Critique – Fiction

Chienne de vie

L’étrange territoire de la fratrie, enjeu du premier roman de David Clerson.

Que dire d’un roman qu’il n’est possible de lire qu’en étant complice, dès le départ, de la série de refus sur lesquels il est fondé? Il faut accepter de naviguer dans Frères en l’absence de noms ou de prénoms normaux. Tout au plus les personnages, humains ou non, reçoivent-ils un qualificatif (l’aîné, la mère, le chien de père, la chienne grise, Pantin). Force est aussi d’admettre, et on le sent d’emblée, que le lecteur n’aura droit à aucun repère spatial ou temporel. Pas de voiture, pas d’avion, à peine un chemin de terre battue, encore moins de téléphone cellulaire, d’ordinateur dans ce récit que l’on sent pourtant contemporain. Clerson dérange le lecteur, immédiatement dépaysé et pourtant en pays connu (on pense à la Gaspésie), installant dès le départ un mélange de familiarité et d’étrangeté dans un monde «où rien [n’est] tenu en laisse» et s’appuyant sur un réseau sémantique limité, à contenu organique, qui prend appui sur ce qui fourmille et a la force incantatoire de tout système fermé.

Le livre s’ouvre au bord de la mer, «au milieu des battements d’ailes et des cris d’oiseaux». Deux frères, l’un manchot, l’autre affublé de deux moignons à la place des bras, arpentent la plage et, fascinés par l’océan, deviennent obsédés par l’idée de quitter la terre, où ils habitent une cabane avec leur mère décatie et ses moutons, pour partir à la recherche de leur père, marin ou monstre des mers, ils ne le savent pas plus que nous, qu’ils n’ont jamais connu. Il est à la fois facile et dérangeant d’accepter d’entrer dans le jeu proposé par David Clerson: les références à la Bible, à Pinocchio et à l’Odyssée d’Homère nous rappellent périodiquement que nous sommes en littérature. Mais l’énormité étrange du monde qui nous est décrit a la couleur de l’inquiétude qui plane sous le vernis de nos vies si lisses en apparence, et là est la force de la fiction de Clerson, dont le monde est un miroir déformant où nous nous reconnaissons, et qui se passe de toute rationalité.

Frères est un récit tragi­comique où les ossements prennent autant de place que les vivants. La vie comme la mort grouillent d’insectes. Ici-bas, nous dit l’écrivain, rien ni personne n’est normal. La fragmentation des corps répond au démembrement intérieur des êtres. Chacun est susceptible de crever comme un chien puis de renaître chien. Les fonctions animales, manger, boire, dormir, s’accoupler, priment, et les enfants sont ici des enfants-sangsues ou des enfants-porcs. Les humains sont humains en ce qu’ils sont fragmentés, incomplets et qu’ils courent sans trêve, jusqu’à leur fin, hantés par les liens qui les unissent, derrière une chose qui les dépasse, mais clairement les hommes ne sont après tout que des animaux anormaux.

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