Dossier

Prendre la parole, faire acte

Ils réfléchissent, ils discutent, ils agissent, mais les entendons-nous? Comment les ados voient-ils le monde? Nous leur avons posé quelques questions.

Au printemps dernier, nous sommes allées voir une des représentations du Pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) – dont vous trouverez quelques extraits ci-après. La pièce, conçue à partir de textes et d’ateliers d’improvisation réalisés par des élèves de l’école secondaire Sophie-Barat, avec le concours d’Anne-Marie Guilmaine, de Pierre Lefebvre et de Claudine Robillard, expose, par la prise de parole des jeunes, les différentes formes du pouvoir et leurs conséquences dans la vie et le corps de ceux sur qui il est exercé. Il en ressort une compréhension fine et percutante du monde, un théâtre de la puissance. Si l’on saisit que le pouvoir prend d’assaut notre conscience au point de dicter nos rêves et nos aspirations, la pièce suggère qu’il est possible, lorsqu’on agit ensemble, de sortir de cette impasse. La représentation sur scène d’une réalité, acte en lui-même hautement politique, donne soudainement à cette réalité une consistance nouvelle (des images, des mots, des gestes concrets), qui nous permet de mieux la comprendre, ouvrant ainsi la voie à la reconquête de notre pouvoir, de nos moyens d’action. La parole de celles et ceux que vous lirez ici nous montre très clairement que le politique n’est jamais séparé de la vie.

Dans le cadre de ce dossier consacré au rôle politique des jeunes, il nous a semblé essentiel de les entendre. La pièce constituait un bon point de départ pour la discussion, dans la mesure où elle met en scène les questions qui nous préoccupent. Grâce à l’aide de Michel Stringer, enseignant à l’école Sophie-Barat à l’origine du projet, nous avons rassemblé des élèves ayant participé à l’élaboration de la pièce (Béatrice Brailovsky, Lili Azerad, Raphaël Bencheqroune) ainsi que des spectatrices et un spectateur (Anaïs Venne, Lou-Mai Plusquellec-François, Olivia Ménigot, Ryad Oussaada). Dans les deux cas, nous voulions connaître l’effet que la pièce avait eu sur leur vie et savoir si elle avait provoqué, chez eux et elles, un éveil politique.


Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) s’ouvre sur une scène intitulée «Le Jello du bonheur», qui dénonce par une série de phrases mille fois entendues, sorte d’injonctions au bonheur, le conformisme de notre société. Avez-vous l’impression, lorsque vient le temps de vous projeter dans l’avenir, que vous avez de la place pour imaginer quelque chose de différent, une vie qui s’écarterait de ces idées toutes faites, ou avez-vous au contraire l’impression que tout vous force à rentrer dans le rang?

Ryad — Tout nous force à rentrer dans le rang.

Anaïs — Oui, tout nous y force, mais ça dépend aussi de l’environnement dans lequel tu as grandi, qui peut te permettre, ou pas, de développer une sorte d’esprit critique.

Lou-Mai — Le fait de prendre conscience de l’existence de ces stéréotypes crée une ouverture pour imaginer une autre voie, je pense, mais il faut d’abord s’en rendre compte. Le terrain autour du chemin tracé est ouvert, libre.

Raphaël — Je ne pense pas que, naturellement, on te dise qu’il y a de la place pour sortir du cadre. Tout est, par exemple, organisé pour que la seule manière de réussir soit d’aller au cégep, puis à l’université. Il faut suivre la voie. Il n’y a pas naturellement de la place pour autre chose. C’est à nous de la créer, mais encore faut-il s’en rendre compte, c’est vrai.

Béatrice — Moi, je suis d’accord avec certaines des phrases du «Jello du bonheur», qui expriment une vision du bonheur qui nous a été inculquée. Cette vision est superficielle, mais en fait il s’agit peut-être de répondre à des besoins plus profonds, un besoin de stabilité, de sécurité – la famille, le nid. Bon, c’est vrai que notre système va se nourrir de ton malheur pour te faire consommer plus, par exemple; le système joue sur nos fragilités. Mais si tu es une personne équilibrée et que tu es capable de prendre un peu de recul, tu vas être capable de comprendre ce qui te rend heureux, de prendre ce qui, dans tout ce qui t’est inculqué, te convient.

Anaïs — Ces idées-là du bonheur, elles sont partout; mais si on a des modèles différents, on peut comprendre qu’autre chose existe. Mes grandes cousines, qui sont des artistes, ne sont vraiment pas riches, parfois elles ont même du mal à joindre les deux bouts; elles ne respectent aucun des critères auxquels nous devrions nous soumettre pour soi-disant être heureux, or, elles font partie des personnes les plus heureuses que je connaisse. Le fait d’avoir des modèles t’aide à voir que ce n’est pas ce qui est prescrit qui te rend heureux, qu’autre chose est possible.

Dans la pièce, Malek cite un vers de Pink Floyd: «There’s someone in my head but it’s not me.» Il ajoute: «Des fois, j’ai l’impression que la norme parle à travers moi.» Comment sait-on que c’est bien notre voix qu’on entend dans notre tête et pas celle de la norme? Comment sait-on qu’on fait son chemin?

Lili — Moi, j’étais dans la scène du «Jello du bonheur». On ne peut pas faire comme si on n’avait pas le choix d’en prendre au moins une petite dose, de ce Jello-là. Autrement, c’est vraiment dur de faire sa place en société. Tout le monde, collectivement, a décidé que c’était ça, la vie; si tu refuses ça en bloc, tu ne pourras jamais faire ta place dans ce monde.

Raphaël — Ce matin, je faisais une présentation sur l’existentialisme dans ma classe, en me penchant sur cette phrase: «L’existence précède l’essence» (Sartre). C’est comme si, dans notre société, on voulait donner une essence à notre vie avant même d’exister, alors on arrive dans le monde déjà chargé de quelque chose qui ne nous appartient pas, et avec ce but d’atteindre un certain niveau de richesse, par exemple, pour pouvoir profiter de tous les plaisirs offerts par le monde… Alors comment savoir qui parle dans sa tête? C’est peut-être une question d’expérience, d’honnêteté avec soi, même si c’est dur d’être honnête avec soi-même, mais avec l’expérience, tu finis par comprendre quand c’est toi qui parles, quand c’est toi qui penses. On ne se rend pas toujours compte immédiatement que c’est quelqu’un d’autre qui parle dans sa tête ou à sa place. Parfois tu le réalises plus tard. J’ai des exemples concrets de moments où je me suis rétracté parce que ce que je venais de dire avait trop fait réagir une autre personne, où j’ai dû «arranger» ma parole pour que ce soit plus acceptable; mais, si je suis honnête avec moi-même, je sais que je suis en train d’aplanir les choses pour que ce que je dis soit plus accepté.

Lili — Il faut aussi se poser des questions. Je veux dire, acquérir cette paire de souliers là, ça va te rendre heureux, toi, ou tu le fais pour te fondre dans la masse, être accepté, ressembler à quelqu’un d’autre? Oui, être accepté, c’est important, surtout au secondaire, mais c’est comme si les gens essayaient d’être différents sans détonner, tout en se ressemblant.

Raphaël — C’est vrai! Souvent, ceux qui essaient d’être différents vont aller à l’inverse de ce qui est populaire, mais je n’ai pas l’impression que ça les rend différents, au contraire. Quand tu essaies d’être différent, j’ai remarqué que tu ressembles juste plus aux autres.

Lou-Mai — Comme si tout le monde essayait d’être différent à sa manière, mais, finalement, c’est de la même manière.

Ce que vous dites va dans le sens du discours publicitaire: «exprime-toi, sois différent», en achetant la paire de jeans que tout le monde a… Ce qui nous frappe, c’est que vous êtes plusieurs à dire qu’il ne faut pas tout rejeter de ce conformisme-là: est-ce parce que ce serait trop dur? Est-ce que ça peut devenir dangereux d’être trop à l’écart de ce que le monde prône? Est-ce qu’on risque le rejet de notre famille, de nos amis?

Tous — Oui, c’est dangereux.

Lou-Mai — C’est ça le conformisme, c’est de rejeter ceux qui ne pensent pas comme tout le monde.

Ryad — Quand on finit par trouver ou tracer son chemin, on sera plus seul. Il faut accepter ça.

Mais est-ce qu’on ne finira pas par être seul aussi si on est trop conforme? N’y a-t-il pas un danger de se perdre?

Anaïs — C’est quelque chose que j’expérimente au quotidien, parce que j’ai une manière différente de réfléchir, je le vois à l’école; souvent je ne suis pas comprise. Alors j’ai deux choix: soit j’essaie de rentrer dans le moule, je me tais, me brime pour avoir un groupe d’amis, soit je m’expose et prends le risque de me retrouver seule.

Béatrice — Je pense que, quand tu es marginale, ce n’est pas nécessairement un choix de vie, c’est ce que tu es. Alors tu dois devenir un leader, montrer aux autres qu’ils peuvent s’inscrire dans ta manière de penser et d’être. C’est ainsi que tu pourras éviter le danger qui vient avec le fait d’être différent. On le voit, avec tous les mouvements écologistes, queer, LGBTQ+, les gens s’affirment, et peu à peu on les écoute. Or il n’y a pas longtemps, ces gens, on les prenait de haut, on les méprisait, et maintenant, on les regarde avec admiration, parce qu’ils ont créé quelque chose, et on a fini par le comprendre. Ce sont des processus qui prennent du temps.

Je comprends donc qu’il faut que celles et ceux qui décident d’emprunter d’autres voies travaillent à construire des solidarités, des communautés?

Béatrice — Oui, mais il faut parfois chercher où ils se trouvent, ceux qui pensent comme toi, qui te ressemblent un peu… c’est souvent dans les villes. Si tu es trans en campagne, tu ne vas peut-être pas vouloir rester là, par exemple, tu vas venir en ville…

Lili — C’est vrai qu’il faut accepter sa marginalité, mais il faut aussi se dire qu’il y a toujours des gens qui te ressemblent quelque part, avec qui tu pourras créer des liens, des gens qui pourront t’aider.

Lou-Mai — Il y a aussi le fait que le groupe ne pense vraiment pas de la même manière que chaque individu qui le compose. Si tu vas voir chaque personne individuellement, tu vas te rendre compte que cette personne n’est pas si différente de toi et qu’elle est, elle aussi, différente du groupe. Mais, dans le groupe, ce n’est pas ce qui ressort, le groupe tend à gommer, à effacer les particularités des individus.

Quelle est la place des parents dans tout ça, dans le projet de trouver une voie pour se construire une vie à soi? Dans la pièce, cette place est abordée brièvement, et on sent une distance, une rupture du lien de confiance avec des parents qui ne voient pas que leurs enfants sont des êtres différents d’eux, des êtres à part. Est-ce que les parents peuvent avoir un rôle dans votre émancipation, être des modèles pour vous?

Lou-Mai — Je pense que oui. Il faut laisser place au dialogue. Les parents doivent porter attention à la parole de leur enfant, écouter, être ouverts.

Raphaël — Ouin, mais il faut commencer ça tôt. Quand ton enfant arrive à l’adolescence, il est trop tard, il est en train de devenir lui-même, s’il n’a jamais senti que tu étais ouvert à ce qu’il est et que tu lui dis maintenant que tu es là pour lui, il n’aura juste pas envie de s’ouvrir à toi. Il faut dire à ses enfants: «C’est moi qui t’ai éduqué, rien de ce que tu feras ou de ce que tu es ne pourra me choquer; et s’il y a un problème, c’est ma faute.»

Olivia — Il y a beaucoup de parents compréhensifs, à l’écoute, mais souvent ils ne peuvent pas s’empêcher de mettre de la pression sur leur enfant. Je le vois dans mon entourage, je le vois avec mes parents; il y a une forme de pression pour répondre à leurs exigences, par exemple celle de faire de grandes études. Quelque part, il faut correspondre à l’idée qu’ils se font de nous et de notre avenir. Pour moi, c’est un stress. Je ne sais pas si je peux me permettre de faire mes propres choix ou si je vais briser un lien en le faisant.

Anaïs — Les parents disent des choses sans s’en rendre compte, par exemple «j’ai mis de l’argent de côté pour tes études», ce qui veut dire qu’ils anticipent qu’on fera des études… À l’inverse, ma mère, par exemple, ne me dit pas «quand tu auras un chum», mais plutôt, «un chum ou une blonde», me laissant par là la possibilité de choisir, d’être moi-même, c’est une ouverture et, moi, j’enregistre ça.

Michel [professeur] — Au fil du processus de création avec les élèves, on leur a demandé d’écrire des lettres à des figures qui représentaient le pouvoir à leurs yeux. Une jeune fille nous est arrivée avec une lettre très dure écrite à sa mère.

Est-ce que ça signifie que le processus de création par lequel cette jeune fille est passée, qui lui aurait permis de développer une certaine conscience politique, l’a mise en conflit avec son entourage?

Michel — Oui, mais je pense que c’est la littérature qui a entraîné ça, c’est-à-dire qu’à force de lire des textes portant sur la question du pouvoir, à force de se questionner sur l’écriture, une parole s’est libérée, la jeune fille a trouvé les moyens «de dire».

Lili — Sa lettre est sa rébellion. Par l’écriture, elle a libéré sa parole.

Michel — On n’a pas lu toutes les lettres écrites par les élèves dans la pièce, mais on en a reçu pas mal, et il y en avait qui étaient presque insoutenables, d’une grande violence. Il y a, oui, pour certains, une véritable cassure avec leur entourage. Ce qu’on a montré dans le spectacle, c’est une chose, mais ce qu’on a reçu dans le réel, c’est une autre chose.

Béatrice — Les lettres aux figures du pouvoir qu’on a écrites, c’était souvent des lettres aux parents, finalement.

Ça veut dire qu’en partie, vous, qui avez participé à ce processus-là, n’avez pas l’impression de pouvoir parler directement à vos parents… Avez-vous l’impression que votre parole peut être entendue, plus généralement, dans l’espace public?

Raphaël — Les vieux ont déjà une vie installée; ils sont de ce fait censés être plus crédibles. Mais le mouvement pour l’environnement, par exemple, est porté par les jeunes: c’est notre futur! Or, les vieux ne veulent rien changer de leur manière de vivre, ils ne nous écoutent pas vraiment. Pourtant, ce ne sont pas eux qui vont vivre dans ce monde-là plus tard! On se retrouve devant un fossé entre les générations, oui. Les médias nous dépeignent de manière négative, pour nous rabaisser, nous rendre moins ou pas du tout crédibles. Mais au fond, c’est peut-être parce que ça vient trop chambouler le fonctionnement de leur vie établie…

Béatrice — On a quand même besoin des adultes, on peut s’en faire des alliés. C’est juste frustrant parce qu’on doit être des centaines de milliers à se rassembler dans les rues pour qu’enfin on parle de nous…

En vieillissant, on oublie peut-être qu’on a déjà voulu changer le monde… Comme adultes, on oublie ce qu’on ressentait, peut-être. On est aveuglés par notre quotidien, nos responsabilités… C’est pourquoi les jeunes ont une si grande force, une si grande détermination.

Olivia — Penses-tu que c’est une sorte de jalousie de la part des adultes envers les jeunes? Parce que nous, justement, on a encore la force et la volonté pour changer les choses, on a de la puissance. Les adultes, vous êtes souvent «enfouis» dans votre petit train de vie. Les adultes qui ont du pouvoir vont essayer de nous infantiliser, de nous rabaisser.

Oui, c’est possible…

Raphaël — C’est dur à admettre que le monde va mal. Ça vient d’eux!

Anaïs — Les adultes ont aussi beaucoup à perdre, et ils ont parfois de lourdes responsabilités. Nous, nous avons une grande liberté, ce qui nous permet de pousser vers autre chose, et on a beaucoup moins à perdre. Peut-être que c’est aussi ce qui amène des frictions entre les deux points de vue. Le confort… rend mou.

Dans la pièce, les participants définissent la démocratie comme étant le pouvoir exercé par le peuple: «C’est ça le pouvoir, c’est nous, le peuple.» Mais vous, avez-vous l’impression de faire partie du peuple?

Lili — D’abord, on n’a pas le droit de vote, mais même avec le vote, comment savoir que la personne élue va vraiment te représenter? Dans la pièce, on dit, à un moment, que le peuple, c’est une grosse gang de monde qui ne se comprend pas. Il y a un clash entre ados et adultes. Je m’identifie à cette partie du texte. Je n’ai pas l’impression de faire partie du monde, non.

Ryad — Ça me frustre. La pièce était super inspirante, ça m’a donné envie de faire quelque chose, mais quoi? Je ne sais pas quoi… Comme si on n’avait pas les moyens encore de faire ce qu’on veut faire, comme si on n’était pas encore rendus là.

Olivia — Je vois déjà une énorme différence entre le secondaire et le cégep, entre seize et dix-neuf ans, ce qui n’est pas beaucoup d’années, mais à seize ans je sentais que ma voix n’avait pas d’importance, alors que déjà, à dix-neuf ans, je me sens plus entendue; j’ai d’ailleurs des amis qui font des conférences, on les écoute, alors que, quand tu es plus jeune, on te sous-estime, tu te fais sans cesse infantiliser, à l’école, partout.

Anaïs — Moi, je sens les deux. D’un côté, j’ai vraiment l’impression d’être impuissante. Personne ne se comprend, personne ne s’écoute, tout le monde croit savoir ce que l’autre est et pense, mais personne ne s’entend, tout le monde parle en même temps! Des voix sont ainsi rejetées parce qu’elles ne correspondent pas à la norme. Mais, de l’autre côté, et je le vois à l’école, quand on se met ensemble, des fois, ça marche. Par exemple, on a fait une pétition pour annuler les cours pour pouvoir participer à la grande marche pour le climat du 27 septembre dernier, et ça a marché. Cet événement nous a rapprochés de l’organisation politique, on se met ensemble, on agit ensemble, et ça fonctionne.

Lou-Mai — Oui, on a pu aller manifester, mais il faut s’organiser, il faut agir, lutter, sinon il ne se passe rien…

Raphaël — Avoir des projets comme le spectacle, ou le comité vert à l’école, etc., c’est faire des actions politiques. Il n’y a vraiment pas juste le vote pour faire partie du peuple et avoir de l’influence. Je n’ai pas l’impression de faire totalement partie du peuple, mais je ne suis pas non plus complètement à l’extérieur; j’ai des idées, j’ai le goût de faire des choses, ce qui me fait appartenir au monde.

Béatrice — Je fais partie du peuple juste en étant ici, à vous parler. On a une communauté dans laquelle on a un pouvoir d’influence, ma classe, mon école, peu importe. C’est à nous de nous rendre compte de ce que nous pouvons faire pour changer les choses autour de nous. Tu parlais de tes amis, Olivia, qui ont fait une conférence; c’est sûr que ça n’atteindra pas le Québec au complet, mais ça va atteindre les cinquante personnes qui l’auront écoutée et c’est comme ça qu’on change les choses. Je fais partie de ce peuple-là que je peux rejoindre. Je fais partie du conseil étudiant de mon école et, à petite échelle, c’est une représentation du peuple. Oui, je fais partie du peuple.

Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) se termine par une image très forte: tous les interprètes, rapidement rejoints par d’autres jeunes assis dans la salle, s’avancent lentement vers le public et le fixent du regard. À ce moment-là, il y a une quarantaine de personnes sur scène, qui évoquent une foule en marche. Que vous soyez interprète ou spectateur·trice, comment vous a fait vous sentir cette finale?

Raphaël — C’est une scène importante. On est tous ensemble, parce qu’ensemble, on est plus forts. De cette façon, on peut réussir à rejoindre le monde.

Olivia — Pour moi, ça représentait la puissance qu’on peut avoir en groupe. Il y a du chemin avant d’y arriver, mais c’est possible.

Lili — C’est la scène qu’on attend de faire tout le long de la pièce. Collectivement, on est forts; ça donne de l’espoir.

Raphaël — Juste avant cette scène, un élève parle de Hannah Arendt, qui dit que le pouvoir, ce n’est jamais quelque chose qui s’exerce seul, c’est du monde ensemble, le peuple en puissance.

Lou-Mai et Anaïs — Nous, on a eu envie d’aller sur la scène! On voulait vous rejoindre! C’était tellement évocateur, comme si tout redevenait possible, qu’on avait de la place pour défendre nos idées, enfin. C’est plein de voix ensemble qui font écho.

La pièce peut-elle mener à autre chose? Les moyens que la pièce nous donne comme spectateur·trices, comme acteur·trices, la conscience qu’elle fait naître, peuvent-ils engendrer de nouvelles actions?

Ryad — Sur le coup, ça m’a vraiment touché, la pièce était inspirante, mais j’avais l’impression de ne pas avoir les mots qu’il fallait pour exprimer ce que j’avais vu. Ensuite, j’ai ressenti un besoin de partager cette expérience. Et comme il y a des scènes particulières dans lesquelles je me reconnaissais, j’ai invité mon frère aîné à venir voir la pièce, j’avais besoin de partager ça avec quelqu’un qui me connaît bien. Ma situation est différente de la plupart des gens, mais mon frère pouvait comprendre comment j’avais pu voir certaines scènes, notamment celle où Firas dit qu’il n’a pas connu la guerre, mais qu’il l’a vue à travers les yeux de ses parents. On a pu ensuite en parler ensemble.

Anaïs — Moi aussi, j’ai invité ma mère, mon beau-père, ainsi que ma belle-sœur et son ami. Ça les a fait réfléchir.

Lou-Mai — Moi, c’était presque un besoin urgent. Le message, je n’arrivais pas à le transmettre moi-même à mes parents, il fallait qu’ils aillent le vivre pour pouvoir le comprendre. Le propos de la pièce représente qui je suis, ça résume ce qui se passe dans ma tête, que je ne sais pas comment exprimer.

Anaïs — J’ai pleuré tout le long. Ça ouvrait tellement de choses. J’ai pensé: «C’est comme ça que je me sens et je n’arrive pas à le dire, je n’arrive pas à l’exprimer et si moi je le dis, ça ne passera pas.» Parfois, notre relation aux autres fait obstacle à la compréhension de notre réalité. Il fallait la voir représentée.

Michel — La pièce, en rassemblant différentes personnes de différents horizons, a permis de sortir les élèves d’une espèce de bulle. On a des élèves réfugiés qui ont intégré le groupe, et ça a tout changé dans la dynamique de la pièce.

Lou-Mai — Ça a été une claque de vérité qui m’a révélé des choses que j’ignorais. Ça m’a donné confiance pour exprimer des idées qu’auparavant je n’aurais pas osé exprimer. Les élèves qui y ont participé ont cru en leur projet, et ça a été un succès. Ça, ça me donne, à moi, la possibilité de défendre mon point de vue. Ça m’a fait réaliser qui j’étais, en quelque sorte.

Raphaël — Il y a une sorte d’escalier dans la pièce, un escalier d’apprentissage, qui va de l’impuissance à la puissance. Aujourd’hui, si je me sens impuissant, j’ai, pour vrai, les moyens pour dépasser ce sentiment en montant les marches de cet escalier. Je sais comment faire, c’est-à-dire que je sais que je peux me faire confiance, que ma pensée est juste, claire, et que j’ai les ressources pour dépasser une situation d’impuissance.

Lili — Le show produit un raisonnement que tu peux réintégrer dans ta vie. Ça devient une sorte de référence.

Anaïs — Mais ça prend quand même de la motivation. Il faut ouvrir la porte, la franchir, et monter l’escalier… Il y en a plein qui vont voir l’escalier, mais vont se sentir découragés, ou qui vont abandonner après dix marches…

Lou-Mai — Il faut quand même ouvrir la porte… c’est une responsabilité. Parfois, on ne trouve pas les moyens, parce qu’on est infantilisés, on n’a pas l’impression d’être entendus comme on aimerait l’être. Disons que mes actions sont pour l’instant limitées.

Raphaël — Dans un cours, on a fait un exercice où on devait tous se mettre en cercle. Dans ce cercle, on devait choisir deux personnes et se placer de manière à former un triangle avec ces deux personnes-là. Tout au long de l’exercice, on devra toujours former ce triangle, jamais le briser, même quand les personnes qu’on aura choisies – qui auront été choisies par d’autres et qui, elles-mêmes, en auront choisi d’autres – bougeront, et elles vont forcément bouger. On doit donc tous bouger en tenant compte des autres, pour ne jamais briser le triangle. Ça montre qu’on est tous interdépendants, que chaque petit déplacement engendre un autre déplacement, et puis un autre: nos mouvements dans l’espace affectent tout le monde. C’est un peu ça, l’idée… nos petites actions ont beaucoup plus d’influence que l’on pense. Il me semble que ça illustre bien la force d’une communauté. 

Avec Lili Azerad, Raphaël Bencheqroune, Béatrice Brailovsky, Olivia Ménigot, Ryad Oussaada, Lou-Mai Plusquellec-François, Anaïs Venne, et l’aimable participation de Michel Stringer.

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