Dossier

Quand j’étais Ken

Ni pétasse, ni hommasse: être autrement visible.

La conseillère pédagogique responsable de notre petit groupe de monitrices et moniteurs de français nous invite chez elle.

Je parle avec un de mes collègues, nous sommes côte à côte. Nous ne faisons pas de blagues, nous échangeons sur des sujets variés. Et voilà que ce collègue, dans un geste qui se présente comme émanant d’une franche camaraderie, me donne une grosse bine sur l’épaule. Je suis surprise. Je lui demande d’arrêter. Avant que nous ne puissions reprendre notre conversation, il me frappe à nouveau l’épaule. Il rit. Je lui répète d’arrêter. Le troisième coup suit. Je suis déconcertée. À quoi joue-t-il? Est-il en train d’essayer de me draguer avec humour? Combien de fois dois-je dire non pour que ce soit non ? Comment dois-je dire non pour qu’on comprenne non? Je dois faire appel à d’autres ressources que la raison.

Je sens qu’il m’invite à embarquer dans un jeu dont il est le seul à déterminer les règles. Il me fait mal. Je le lui ai dit. Il semble attendre que je consente à sa violence. Si je ris, je serai perçue comme cette joyeuse salope, potentiellement féroce, qui aime les coups. Si je le frappe en retour, je serai taxée de manquer d’humour. Et au Québec, ce n’est pas peu dire. Je serai la fameuse angry black woman. Je donnerai immanquablement la preuve de ma sauvagerie intrinsèque. L’incorrigible femme noire qui ne sait plus ni où ni comment déverser sa violence naturelle. Ça commence à ressembler à une tragédie, cette absence de choix.

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