Dossier

Un théâtre qui respire entre leurs mains

Entretien avec Mélanie Dumont et Laurence P. Lafaille

Faut-il tricher avec son âge adulte pour programmer des spectacles pour enfants?

Le théâtre est dans la ville et la ville est dans le monde et les murs sont faits de peau.

— Marianne Van Kerkhoven, 1994

Mélanie Dumont travaille dans «le plus grand terrain de jeu», à esquisser les contours vivants d’un théâtre «potentiellement élastique». C’est avec ces mots qu’elle nomme une profession dont on parle assez peu, la programmation de spectacles pour le jeune public. Et c’est depuis son expérience de dramaturge indépendante que Mélanie Dumont découvre le travail de création en jeune public. À son arrivée au Centre national des arts (CNA) à Ottawa en 2011, à l’invitation de Brigitte Haentjens, directrice du Théâtre français, elle embrasse le mandat de directrice artistique associée, volet enfance / jeunesse. Le défi est de taille: réunir chaque année au sein de l’institution spectacles, artistes, publics scolaires, familles – et relier tous ces éléments distincts dont est composée la réalité du théâtre jeune public. Dans le cadre de cette aventure, elle lance des événements collaboratifs qui impliquent les jeunes spectateurs dès les premières étapes du processus de création. Naîtront ainsi De plain-pied, véritable happening à la grandeur du CNA (2015-2018) et le cycle de création Ce qui nous relie? (2014-2016), créé avec la metteuse en scène Anne-Marie Guilmaine, parmi d’autres projets à géométrie nouvelle. En février 2020, elle présente la deuxième édition du Big Bang, festival d’aventures sonores qui se déroule aussi dans une douzaine de villes européennes. La première édition canadienne, en 2019, a déjà fait la preuve qu’une horde d’enfants et d’adolescents à l’oreille tendue peut manifestement élargir l’horizon du Centre national des arts – et sans doute celui du théâtre jeune public.

Artiste multidisciplinaire formée en mise en scène, Laurence P. Lafaille est fondatrice et codirectrice de la compagnie Les Incomplètes, dont le nom annonce l’inclination pour la recherche et l’exploration aux croisements des disciplines. Au CNA, à l’invitation de Mélanie Dumont, Les Incomplètes ont présenté Édredon, Eaux, Terrier et Les matinées berçantes, une série de trois concerts électroacoustiques pour bébés, présentée dans la galerie Axenéo7 de Gatineau, lors de l’installation Les Berçantes. La conversation entre elles se prolonge aujourd’hui à travers leur activité curatoriale, qu’elles abordent avec une curiosité vorace, une écoute minutieuse et l’envie constante de proposer des voyages inattendus à l’imaginaire des jeunes spectateurs. Laurence P. Lafaille a développé sa pratique de commissariat d’abord en élaborant des expositions, puis en tant que commissaire nouvellement associée au Mois Multi, événement tout public présenté à Québec en février de chaque année et consacré aux arts multidisciplinaires, électroniques et numériques. Conviée sur ces territoires souvent novateurs, Laurence a pour mandat de repérer des écritures scéniques nouvelles à l’adresse des enfants, eux qui remettent naturellement en question les codes théâtraux, ouvrant ainsi les portes à d’autres formes de narrativité. 

Qu’y a-t-il de particulier dans le fait de construire une programmation artistique destinée aux enfants, des bébés aux adolescents? Comment cette spécificité de votre pratique, artistique ou curatoriale, fait-elle bouger votre regard sur le théâtre, sur l’art, sur le monde? 

Laurence P. Lafaille — Ce qui m’interpelle dans le fait de travailler en direction de l’enfance, c’est d’être perpétuellement en contact avec la contemplation. On a tendance à sous-estimer la capacité de l’enfant à être absorbé par l’activité contemplative. On croit souvent à tort que le temps d’attention des petits est réduit, mais ils ont une écoute active étonnante et subtile. Dans la création, je m’intéresse particulièrement aux bébés et à la petite enfance. C’est une période de la vie où la relation à la poésie est remarquable. Avec Les Incomplètes, nous avons envie de prolonger ce temps d’attention, d’écoute, chez les enfants mais aussi chez les adultes. Progressivement, avec la socialisation et les apprentissages rationnels, cette dimension tend à s’étioler.

Dans notre dernière création, Depuis la grève, nous proposons un solo sans paroles qui met en scène une femme de pêcheur qui attend son enfant à naître et le retour de son homme parti en mer. La comédienne évolue dans un espace épuré. Derrière elle, un paysage vidéo nous fait voyager entre son espace mental, ses souvenirs et des images du large. Le tout est porté par un environnement sonore très fin, très sensoriel. Ces éléments tissent le fil émotif sur lequel nous tentons d’amener le spectateur. Le silence et la lenteur peuvent paraître subversifs dans un monde dominé par le divertissement. Nous aimons proposer des œuvres en contrepoint de la culture de masse. C’est une façon de mettre un frein à tout ce bruit visuel et sonore qui nous entoure.

Mélanie Dumont — Pour moi, c’est une source de joie immense et intarissable d’être entourée d’enfants. Le sens s’enrichit, se multiplie, se bonifie à travailler avec eux. Non pas parce que je me sens une responsabilité plus grande, mais parce que c’est un contact privilégié entre les artistes, les spectacles et les spectateurs. C’est une vraie rencontre qui réunit souvent un public immensément diversifié et pour qui il s’agit parfois d’une première ou d’une rare expérience théâtrale. Notre rôle de courroie de transmission est exacerbé. Et avec les enfants, il y a tout de suite une possibilité d’avoir accès à la façon dont ils reçoivent le spectacle. Cette idée de rencontre vivante si chère au théâtre opère immédiatement. Ils réagissent en temps réel, ils sont sonores, ils répondent physiquement à la proposition.

Laurence parlait de contemplation. C’est pour ma part un besoin d’étonnement qui est ravivé, plus grand encore, dans ce que j’attends du théâtre et de l’art en général, par la manière dont les œuvres arrivent à nous déplacer. On dit souvent qu’on peut tout proposer aux enfants parce qu’ils n’ont pas encore une idée nette de ce que sont le théâtre ou la danse ou les arts visuels, mais leur esprit se formate très vite au contact des histoires, des imaginaires et des représentations du monde qui ont cours un peu partout. J’ai envie d’agir sur l’éclatement de ces pensées déjà figées dans l’enfance en jouant entre autres sur les modes de raconter. Je souhaite amener ces jeunes spectateurs à être émerveillés, étonnés, surpris – et peut-être un peu bousculés aussi.

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Jessie Mill est membre du comité de rédaction de Liberté.