Dossier

Force politique majeure

En 2019, la militante suédoise Greta Thunberg est devenue la plus jeune personne, et la première mineure, à remporter le titre de personnalité de l’année décerné par le magazine Time. Il y a dix-huit mois à peine, le monde entier ignorait encore son nom. Elle était assise, seule, avec son ciré jaune et sa pancarte «Skolstrejk för klimatet!» devant le parlement de Stockholm. Mais voilà que cet été, après plusieurs mois de militantisme et de battage médiatique intense, elle traversait l’océan à bord d’un voilier afin d’entamer une tournée de quelques semaines à travers les Amériques, où elle a galvanisé les foules sur son passage. En 1927, soit 92 ans plus tôt, le Time décernait sa palme au pilote Charles Lindbergh pour sa traversée de l’Atlantique, sans escale entre Paris et New York, à bord d’un petit avion.
Partout dans le monde, les manifestations pour le climat mettant les jeunes à l’avant-scène se multiplient. Les enfants prennent les devants, s’organisent, refusent d’assister passivement à la liquidation programmée de leur avenir. Curieusement – ou alors est-ce un signe des temps? –, on a observé, au cours des dernières années, une mobilisation similaire, mais à plus petite échelle, chez les adolescents de Parkland, en Floride, engagés dans la lutte pour le contrôle des armes à feu aux États-Unis après une tuerie dans leur école secondaire. Les jeunes manifestants pour le climat, tout comme les élèves de Parkland avant eux, ne sont en fait pas tant des militants que des citoyens qui agissent et qui réclament le droit d’exercer pleinement leurs libertés civiles, même avant d’avoir atteint l’âge de la majorité légale. Alors qu’ils s’imposent aujourd’hui comme une force politique majeure, on voit s’exprimer un malaise, comme si ceux qui, parmi les adultes, détiennent le pouvoir avaient du mal à admettre la légitimité d’un discours porté par des individus qu’on a l’habitude d’encadrer, d’éduquer, de soigner, mais aussi de contraindre, de limiter, de contrôler.

On se souviendra des propos choquants et surréalistes du philosophe Michel Onfray, qui, au moment où Greta Thunberg s’apprêtait à traverser l’Atlantique au mois d’août 2019, écrivait sur son blogue que la jeune femme avait des airs de poupée en silicone n’annonçant rien de moins que la fin de l’humain. «Elle a le visage, l’âge, le sexe et le corps d’un cyborg du troisième millénaire: son enveloppe est neutre», écrivait-il, prenant soin d’évoquer son «corps sans chair», qui visiblement le perturbe, pour ensuite mieux discréditer son discours. On a tout dit pour dénigrer Greta Thunberg; elle n’est d’ailleurs qu’une enfant, n’est-ce pas – ce qui n’a pas empêché qu’on l’insulte comme une adulte. Ce stratagème est clair: à travers les critiques lâches adressées à Thunberg, c’est le soulèvement de tous les enfants qui prennent la rue (et la parole) qu’on méprise.

Que signifie donc ce refus de concevoir l’enfant comme un sujet politique? Voilà la question qui se trouve au cœur de ce dossier. Il est d’ailleurs étonnant qu’en soixante ans d’histoire, Liberté, qui pourtant s’est souvent réclamée du progrès, ne se soit jamais vraiment intéressée aux enfants. Nous avons parlé ici et là de parentalité, bien sûr, ce qui est d’usage lorsqu’il est question des enfants. Notre société est toujours bien empressée de se dire «folle de ses enfants», préoccupée au plus haut point par leur sort, leur bonheur, et c’est sans doute vrai en théorie, mais à travers cette passion, on lit également l’attachement à une idée de l’enfance magnifiée, qui n’entretient pas toujours de lien avec la réalité concrète et les décisions que nous prenons. Nous valorisons, sans la remettre en question, une certaine construction de l’innocence, de la gaieté chez l’enfant – c’est normal, les petits doivent pouvoir découvrir le monde et s’épanouir en toute quiétude –, mais c’est comme si nous refusions que l’enfant s’inscrive aussi dans le monde à partir d’un point de vue qui lui est propre. Voilà peut-être ce qui nous choque lorsque les enfants prennent la rue, prononcent des discours politiques, critiquent la société des adultes: le sentiment que nous avons échoué à préserver leur innocence. Comme si la capacité des enfants à voir le mal dans la société que nous leur léguons risquait de détruire cet ultime refuge imaginaire que l’enfance reste encore pour les adultes blessés que nous sommes.

Nous avons sacralisé le droit de l’enfant à l’innocence, mais l’idée de la liberté qui prévaut chez l’adulte renvoie à quelque chose d’étrangement enfantin: une liberté individuelle, exempte de responsabilités face au monde. Comment comprendre cette innocence à côté d’une liberté détachée du réel? Il s’agit peut-être là d’un paradoxe propre aux sociétés capitalistes avancées, aveuglées par leurs pulsions écosuicidaires. Le rêve du self-made-man, le telos de la méritocratie (néo)libérale, est bien celui de l’individu «libre» de toute contrainte, la liberté étant entendue comme la simple absence de contingences. L’individu libre est celui qui plane au-dessus de la société et jouit sans se questionner, sans avoir à subir les conséquences de cette jouissance infinie. Ce fantasme purement narcissique induit une compétition perverse entre les enfants, à qui l’on promet l’innocence comme s’il s’agissait d’une fin en soi, et l’adulte, qui lui aussi y aspire secrètement. Mais, à l’évidence, les enfants ne sont pas dupes. Ils réclament aujourd’hui qu’on leur rende des comptes, qu’on prenne enfin, collectivement, nos responsabilités, et qu’on les laisse bâtir un avenir moins sombre.

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