Critique – Fiction

La mélancolie des foires d’armement

Promenade sinueuse en zone de tension dans le canal d’Ormuz.

Ma lecture d’Ormuz s’est déroulée en parallèle avec celle d’innombrables pages Wikipédia sur des villes dont je n’avais jamais entendu parler et que je n’aurais su localiser sur une carte du monde: Bandar Abbas, Qeshm, Hormoz, Doha, Manama… On dit que la puissance d’un lieu est perceptible à la force d’évocation de son nom, Wall Street se trouvant ainsi à être plus connu que plusieurs pays d’Afrique. En dépit de mon savoir réduit sur les villes du détroit d’Ormuz, sans doute équivalent à celui de la moyenne des gens, cet endroit est une zone de première importance dans l’économie mondiale. Cette ignorance généralisée révèle certainement quelque chose de notre conception floue du commerce international et des enjeux liés au transport des ressources et des marchandises, qui aboutissent ici sans que nous ne comprenions tout à fait leur trajectoire et ses conséquences politiques. Reliant le golfe Persique et la mer d’Arabie, le détroit d’Ormuz constitue un lieu de passage incontournable pour le transport du pétrole et du gaz. Les tensions qui y règnent en font aussi une région perpétuellement au bord de la guerre. Si celle-ci n’éclate jamais, la menace subsiste à cause de la présence continue dans ses eaux de navires de guerre américains et de petites embarcations utilisées par les Gardiens de la révolution iraniens pour lancer des attaques sournoises contre leurs innombrables ennemis.

Ormuz convie le lecteur à se promener dans cet espace complexe. Jean Rolin, ancien membre de la Gauche prolétarienne, un groupe maoïste aux tendances vaguement terroristes, devenu depuis journaliste pour Libération, Le Figaro et Géo, et auteur de nombreux ouvrages romanesques et essayistiques, n’en est pas à son premier travail d’exploration territoriale, après l’Afrique (La ligne de front), Los Angeles (Le Ravissement de Britney Spears) ou encore Dinard, ville où il a passé son enfance (Dinard, essai d’autobiographie immobilière). L’intrigue et les personnages sont le plus souvent secondaires dans ses écrits, ils permettent surtout de dévoiler les structures sociales et politiques qui façonnent l’espace; même si son roman Le Ravissement de Britney Spears promettait un complot terroriste aux dimensions internationales, on s’y retrouvait finalement en compagnie d’un agent secret plus ou moins compétent à sillonner très, très lentement les rues de Los Angeles en autobus. D’une manière similaire, Ormuz part d’une prémisse extravagante pour aboutir à un récit aux proportions beaucoup plus modestes. Un homme, Wax, décide de traverser le détroit d’Ormuz à la nage; le narrateur a été embauché par lui pour mettre en récit cet exploit. Wax n’est cependant plus de la première jeunesse, il ne s’entraîne pas vraiment et ne fait pas non plus d’efforts pour régler les questions diplomatiques compliquées associées à sa nage entre deux rives ennemies, celle d’Oman et celle d’Iran. Qu’à cela ne tienne, Wax trichera s’il le faut. Malgré l’aspect brouillon de ce projet, le narrateur accompagne Wax sur le terrain lors d’un voyage préparatoire. Or, Wax décidant de partir seul à l’aventure, le narrateur se retrouve laissé à lui-même. Ne reste alors pour meubler le temps que les arrêts dans des centres d’achat, les séjours dans des hôtels plus ou moins miteux ou les visites dans des foires d’armement régulièrement organisées aux Émirats arabes unis. Rien de pittoresque n’est donc montré du détroit d’Ormuz. Le narrateur erre d’une ville à l’autre, en bateau ou en autobus, sans trop avoir de contacts avec la population locale et sans qu’on comprenne toujours ce qui motive ses déplacements. Les nombreuses précisions sur les événements militaires et diplomatiques qui ont cours dans le détroit, loin d’aider le lecteur, contribuent surtout à lui faire perdre ses repères. Comme à son habitude, Rolin a en effet l’audace de submerger son récit de détails en apparence plus ou moins utiles, qui défilent le long de phrases sinueuses et alambiquées. Cette tactique d’écriture peut paraître apte à susciter l’ennui et, admettons-le, le fait d’ailleurs parfois (mais jamais très longtemps). C’est toutefois grâce à l’incongruité d’un de ces détails qu’on peut souvent saisir au vol, au détour d’une parenthèse, les enjeux occultés dans les discours officiels que rapporte le narrateur et que l’envers du décor opulent des Émirats nous apparaît. Le narrateur, à travers ses observations aussi insolites que mélancoliques, s’attarde par exemple à une immense plage de poussière là où était planifiée la construction d’une ville monumentale, dont il ne reste plus qu’«un panneau publicitaire déjà très défraîchi où une telle ville était représentée (“Where vision inspire humanity”)», ou encore aux pétunias omniprésents et inutiles commandés à grands frais par les Émirats et «dont le système d’arrosage, compte tenu du climat, devait débiter autant d’eau que les chutes du Zambèze».

Le sens de la quête de Wax, dans cet ouvrage si proche du documentaire, reste quelque peu énigmatique, Wax n’ayant en apparence aucun motif pour risquer la mort dans des eaux hostiles où personne ne veut de lui. Cette entreprise se lit surtout comme une façon détournée et, grâce à l’humour de Rolin, plutôt ludique, de raconter, à travers cette démarche, le vide derrière les projets grandiloquents, celui de traverser à la nage le détroit d’Ormuz comme celui, pour les promoteurs de Dubaï, de construire la plus haute tour sur la planète. Le monde de Rolin n’en est pourtant pas un fait de symboles et d’ambiguïtés, où les quêtes personnelles auraient une grande portée métaphorique. Bien au contraire. C’est le monde tel qu’il est qui intéresse l’auteur, et c’est justement la manière qu’a Rolin d’exposer le décalage entre ce qu’on dit du monde et sa réalité concrète qui fait la force de son écriture. En enrayant par la précision de ses observations le flot des discours trompeurs et des interprétations faciles, il donne à son œuvre le rare mérite de savoir montrer l’étranger sans avoir la prétention naïve de le comprendre.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 303 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!