Et moi, et moi, et moi…

La bibliothèque de Robert Lévesque, c’est bien connu, est infinie – et nous trouvons plaisir à l’inviter, chaque numéro, à en déballer une petite part.

À propos de l’égoïsme, dont les dictionnaires précautionneux nous signalent qu’il s’agit d’une «disposition à parler trop de soi» (Le Petit Robert), d’une «tendance qui porte un individu à se préoccuper exclusivement de son propre plaisir» (Le Petit Larousse) ou d’un «vice qui fait rapporter tout à soi» (Le Petit Littré, le plus stiff) sans qu’aucun n’aille jusqu’à proposer que ce serait un défaut – dans la tradition chrétienne, on ne le retrouve pas dans les sept péchés capitaux –, je n’ai, quant à moi, jamais trouvé une aussi brillante définition que chez Labiche: «Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi.»

Persuadé que j’avais lu et adoré cette réplique aussi simple que brillante dans Moi, le vaudeville qui marqua son entrée à la Comédie-Française en 1864, j’ai voulu vérifier ma certitude d’ancien critique théâtral patenté et détesté, et je me suis pris à le relire en entier ce Moi, ses trois actes, ses quarante-deux scènes, riant tout du long mais, zut, ne la retrouvant point cette «ligne» que j’avais jadis trouvée si drôle; elle n’y est pas, ni en déclamatoire ni même en aparté. Pour me convaincre que je ne l’avais pas inventée moi-même, me fallait-il donc, pour enfin la débusquer, entreprendre de relire tout son théâtre, de La station Champbaudet à La poudre aux yeux, en passant par Doit-on le dire?. J’ai préféré laisser cette répartie dans les limbes des anciens boulevards de monsieur Eugène, me suis-je finalement dit, j’avais d’autres chats à caresser… mes actuels étant Sardine et Nori, tous deux très noirs de poils et très assis sur leur quant-à-soi!

L’idée de l’égoïsme est plus que reçue; nous sommes tous des égoïstes (comme Nous sommes tous des assassins – ce titre du film de Cayatte m’aura d’ailleurs suivi toute ma vie, car dès que j’écris ou que j’entends l’expression «nous sommes», je sors «assassins!»), et Flaubert, dans son Dictionnaire des idées reçues, définissait ainsi ce phénomène humain trop humain: «Se plaindre de celui des autres et ne pas s’apercevoir du sien.» Si tout un chacun de nos contemporains, et de nos ancêtres itou, voulait bien le reconnaître, sagement, on pourrait aboyer en un chœur universel l’aveu que le bouledogue Toby-Chien adresse à la chatte Kiki-la-Doucette dans les Dialogues de bêtes de la chère Colette: «Je voudrais que tout ce qui vit m’aime.» N’est-ce pas…? Hein? Le tout à l’ego?

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 327 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!