L’échec sur fond de synthétiseur

Camille Toffoli fait le point sur un enjeu féministe actuel dans des analyses aussi fines que perspicaces.

L’automne dernier, dans le cadre d’un contrat dans le milieu de l’édition, j’ai été amenée à passer quelques jours dans ma ville natale pour tenir un kiosque dans un salon du livre. J’ai décidé de m’improviser guide touristique lorsqu’un auteur avec qui je travaille, un homosexuel dans la cinquantaine que j’apprécie pour son attitude sassy et son humour cru, s’est plaint de l’ambiance trop straight et ennuyante des «villes de région». J’ai rameuté un petit groupe à qui j’ai proposé de faire découvrir le seul bar gai du coin: un sous-sol décoré de draperies arc-en-ciel et de balançoires suspendues au plafond, dans lequel j’ai dépensé une bonne partie de mes payes à l’époque où j’étudiais au cégep.

Même si on était un jeudi en pleine soirée, l’endroit était à moitié vide. J’aurais de la difficulté à décrire la vingtaine de personnes qui se trouvaient à l’intérieur: des hommes assez âgés accoudés au bar, deux filles en date qui portaient des casquettes de rappeur, une jeune hipster à qui j’ai envisagé – très brièvement – de payer un verre. En voyant Guylaine, une vieille butch habituée de la place, allumer un projecteur et faire des tests de son, je me suis souvenue que c’était la soirée karaoké. La première personne à monter sur scène était un garçon d’au plus dix-neuf ans, au teint verdâtre, au regard fuyant et aux vêtements trop grands. Il s’est lancé dans une interprétation approximative de Believe de Cher. À l’entendre bégayer à chaque couplet, on devinait qu’il ne comprenait pas vraiment l’anglais, et il esquissait des petits mouvements de danse à un rythme aléatoire qui avait peu à voir avec celui de la chanson. J’ai échangé des sourires amusés avec mes compagnons de table, en m’assurant de rester subtile. Les gens dans le bar n’ont pas trop porté attention au solo particulièrement raté, mais à la fin, tout le monde a dissipé collectivement le malaise en applaudissant, et comme personne d’autre n’avait ajouté son nom au line up, Guylaine a comblé le temps mort en exécutant une chanson de Gerry Boulet. Ça a été plus fort que moi, j’ai gardé mon regard fixé sur la scène et n’ai plus porté attention à quoi que ce soit d’autre. Avec sa voix grave et chaleureuse, à laquelle les années de tabagisme n’ont fait qu’ajouter encore plus de texture, Guylaine aurait sans doute pu faire une carrière professionnelle. Dès la première minute, j’ai eu la gorge nouée, et de petites larmes, que j’essayais d’essuyer subtilement, me sont montées aux yeux. Je me suis dit que la fatigue et le stress accumulés me rendaient larmoyante, altéraient mes perceptions en me faisant voir la vie avec les yeux du cœur, ou quelque chose du genre. En même temps, je sais que si ce moment – la chanson de Guylaine, le bar, l’ambiance générale, les gens – m’a tant émue, c’est parce que ces festivités peu glamour ne sont pas qu’un simple divertissement de fin de soirée. Dans ces lieux kitsch où des personnalités dépareillées se côtoient, des talents autant que des vulnérabilités se révèlent. L’expression performance musicale prend dans ce contexte une connotation ambiguë, au sens où on ne gagne rien, sinon le droit d’être publiquement imparfait·e sans que cela nous compromette réellement. Et c’est sans doute ce qui pousse tant de gens à y revenir.


Devenu un classique dans le domaine des gender studies, l’essai The Queer Art of Failure de Jack Halberstam est un outil philosophique fort éclairant pour réfléchir aux notions de précarité et de vulnérabilité. L’auteur part du constat que les personnes queer ont traditionnellement échoué à répondre à ce qu’on définit comme le succès social, économique, intellectuel, etc. Plutôt que de chercher à en dégager les causes structurelles et les solutions, Halberstam voit dans cet échec une posture radicale, un rapport critique aux dynamiques sociales. Les modes d’être, de vivre et d’interagir qui ne correspondent pas aux visions communément admises de la réussite, lorsqu’ils sont assumés et non perçus comme des anomalies à corriger, deviennent selon lui des manières de «refuser de reconduire la logique dominante du pouvoir». Ils permettent «d’imaginer d’autres finalités à la vie, à l’amour, à l’art, et à l’existence», à l’extérieur des critères qui définissent ailleurs ce qui est acceptable et ce qui représente ou non un succès. Je ne sais pas si tous les bars karaoké sont comme celui dans lequel je me trouvais ce soir-là, un bar qui au fond correspond à cette forme de queerness que décrit Halberstam, mais je suis convaincue de l’importance de ces espaces où les principes de talent et d’excellence trouvent une dimension bien relative, de ces soirées où les prestations désastreuses sont rapidement oubliées, tout comme les moments de gloire demeurent éphémères. On sort rarement humilié·e d’une soirée karaoké dans un bar miteux, mais on n’y entame pas non plus de grande carrière musicale. Les échecs n’en sont pas vraiment, et les réussites sont toujours contextuelles.

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