Éditorial

Je suis à Liberté par erreur

La possibilité de prendre la parole, alors que tout le monde se bat pour être entendu, est un énorme pouvoir.

Si je suis codirectrice de Liberté, c’est par un drôle de concours de circonstances, un revers de l’histoire, si vous voulez, comme il lui arrive parfois, à l’histoire, de faire de bonnes blagues. J’étais là quand personne d’autre n’y était, et parce que j’ai occupé différentes fonctions à la revue, je détenais la mémoire d’un savoir-faire essentiel pour passer à travers cette période difficile (sur papier, je n’aurais jamais fait le poids). Ça aussi, c’est une drôle d’histoire. Comment une institution (au fond, Liberté, c’est une institution maintenant) se retrouve-t-elle du jour au lendemain dans une telle position de fragilité? On le sait, avec le temps, les institutions, ça se fige, et avec les exigences de gestion qu’on nous impose aujourd’hui, tout ce qui entoure la «bonne gouvernance», ces institutions sont en voie de se scléroser, le clivage entre l’expérience et la gestion des moyens est trop grand. Le monde est brisé depuis longtemps, vous me direz… Le travail lui-même, dans lequel on se coule en endossant des rôles cadrés, sous prétexte d’efficacité et de rentabilité, et parce qu’il faut survivre, tend à nous faire oublier une vérité très simple, presque naïve: nous sommes vivants, liés les uns aux autres, interdépendants.

Je ne viens pas d’un milieu cultivé, éduqué, et j’ai grandi dans un des quartiers les plus durs de Montréal. Verdun dans les années 1980, c’était tough. J’ai fait quatre écoles secondaires, imaginez. De peine et de misère, j’ai fini mon secondaire dans une école pour décrocheurs avec pas loin de deux ans de plus que tout le monde. Je ne suis pas allée au cégep. Je suis entrée à l’université à vingt-huit ans, déjà mère d’une enfant de cinq ans, qui franchissait en même temps que moi les portes de l’école pour la première fois. Avant ça, j’étais serveuse (j’aimais ça, être serveuse, n’allez pas croire).

Je me sens souvent impostrice dans mon rôle à Liberté. Comment est-ce que quelqu’un comme moi a pu débarquer ici? «Le titre confère la légitimité», disait mon contrat… Je ne pourrai pourtant jamais rattraper le temps perdu, je serai toujours en retard dans mes lectures, mes apprentissages intellectuels. Je ne me stresse pas avec ça, je fais mon chemin, que voulez-vous que je fasse d’autre. Mais c’est une position inconfortable, de ne pas être dans des certitudes, de se savoir sans cesse en défaut d’assurance, en défaut de savoir, en défaut. Je ne peux pas parler en public, m’exprimer au nom de Liberté, moi la transfuge; comment le pourrais-je? Je suis tout ce que Liberté n’a jamais été, malgré toutes ses prétentions.

Je veux vous dire d’où je parle, d’où je viens, où je suis située, pour ne pas accaparer le pouvoir quand je prends la parole. Avoir la possibilité de prendre la parole, alors que tout le monde se bat pour être entendu, c’est déjà un énorme pouvoir, en plus d’avoir celui, plus grand encore, de la donner à d’autres. Mais je cherche un moyen de dire sans imposer, et je me demande s’il est possible d’écouter dans une telle posture. J’entends par là une forme d’ouverture qui laisse la voix de l’autre faire son chemin en soi; c’est l’idée de la rencontre, du dialogue.

On se chicane pas mal en ce moment dans le milieu littéraire sur l’«appropriation de classe», la légitimité de la parole. Qui peut parler de quoi? Et dans quel contexte? Une parole est-elle plus authentique qu’une autre? Si ça vous le dit, allez lire l’échange de lettres entre les poètes Daria Colonna [Moebius no 161, printemps 2019, p. 95-105] et Emmanuelle Riendeau [fillesmissiles.com/post/187981779617/lettre-%C3%A0-daria-emmanuelle-riendeau]. C’est un condensé des questions qui nous déchirent depuis quelque temps, dans le sens où l’on pourrait appliquer ce qui se joue dans cette correspondance à différents enjeux sur lesquels on se bataille, l’appropriation culturelle, par exemple, la réception des textes de femmes, la liberté d’expression, des enjeux fondamentaux pour notre société, dans lesquels on mélange sans distinction toutes nos angoisses, et qui génèrent tellement d’exclusion, de violence; un condensé, je disais, mais avec, en dessous, ce filet: l’écriture – qui peut sans doute absorber le fracas du monde (et ne cherche pas nécessairement à résoudre les clivages). Les numéros d’automne de Liberté ont soulevé un peu de poussière aussi. On a provoqué des incompréhensions – un autre fossé! – et on s’est fait reprocher notre travail, on s’est fait chicaner! Comment avons-nous osé remettre en question des certitudes historiques? En avons-nous la légitimité?

Le contexte de compétition dans lequel nous vivons (et dans notre milieu, c’est patent) nous rend fragiles; on lutte pour la reconnaissance et, dans cette recherche du titre, on reproduit souvent des rapports de pouvoir, ceux-là mêmes que l’on dénonce avec ferveur. Je ne mérite pas plus que quiconque d’être ici. Qui devrait être entendu? Tout le monde doit-il parler? Quand est-ce qu’on va s’écouter? Les lieux de pouvoir et d’influence doivent être investis par des gens qui n’appartiennent pas à ces lieux, qui n’en sont pas issus, si nous voulons sortir de l’impasse épouvantable dans laquelle nous nous trouvons. Comment se fait-il qu’il y ait des gens – des gens! des humains! – qui, sans qu’on le dise jamais, sont traités comme des sous-humains, des fantômes? Nous sommes traversés de fantômes, et deviendrons nous-mêmes fantômes, l’avons-nous oublié? Comment accéder à la reconnaissance? Comment faire partie du monde? Infiltrons-nous partout où l’on ne nous attend pas, brassons ce qui est resté trop longtemps stagnant et transformons les rapports de pouvoir en rapports vivants, en rapports de coopération. Changeons-le, ce monde. Il commence à puer.

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 327 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!