Critique – Cinéma

Sous les feux de la rampe

Voici la suite de notre couverture des Rencontres internationales du documentaire de Montréal présentées en 2018.

Deux œuvres – l’une picturale, Who is Afraid of Red, Yellow and Blue III de Barnett Newman (1967), l’autre sculpturale, Le buste d’Adèle d’Auguste Rodin (1884) – ont provoqué, chez des visiteurs, des réactions qui sont allées au-delà de ce que leurs créateurs avaient sans doute osé imaginer. L’un, armé d’un couteau, pénètre au Musée Stedelijk d’Amsterdam, en mars 1986, pour déchiqueter la toile du peintre; l’autre, à l’été 2005, descend au sous-sol du Musée national des beaux-arts du Chili pour fourrer dans son sac le bronze de vingt kilos. Qui étaient-ils? Quelles étaient leurs intentions? Qu’ont engendré leurs actes? Voilà les questions auxquelles tentent de répondre, sous forme d’enquêtes méticuleuses mais de factures distinctes, The End of Fear et Stealing Rodin.

Si The End of Fear ne nous montre aucune image du coupable, Gerard Jan van Bladeren, aujourd’hui sexagénaire, mais nous permet toutefois d’entendre sa voix fatiguée lors de deux entretiens téléphoniques, Stealing Rodin donne plus longuement la parole au fautif, Luis Emilio Onfray Fabres, un étudiant de vingt ans, qui étalera son boniment avec fatuité. Si la biographie du premier sera tenue dans l’ombre, pour éviter de noircir davantage son tableau, celle du second sera exposée avec tant d’ostentation (films et photos de familles) et de points de vue divers (témoignages de parents et d’amis) qu’on finira par s’y emmêler les pinceaux. Du coup, les motivations du vandale demeureront embrouillées, celles du voleur, contradictoires. L’intention des artistes dont ils ont malmené les œuvres avait paradoxalement l’avantage d’être plus claire.

Newman voulait que le spectateur, en se tenant à deux pieds de son tableau, éprouvât la peur, et notamment la peur de se noyer. Rodin, quant à lui, désirait générer ce qu’il avait lui-même ressenti devant la Vénus de Médicis, une excitation presque physique: «Voyez donc les ondulations infinies du vallonnement qui relie le ventre à la cuisse… Savourez toutes les incurvations voluptueuses de la hanche… Et maintenant, là… sur les reins, toutes ces fossettes adorables. C’est de la vraie chair!» S’immerger dans une surface plane, être pétrifié par un marbre qui respire, voilà des intentions bien plus nobles – et bien plus claires – que celles de nos deux iconoclastes.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 326 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!

  • Barbara Visser
    The End of Fear

    Pays-Bas, 2018, 70 min.

  • Cristóbal Valenzuela
    Stealing Rodin

    Chili / France, 2017, 80 min.

  • Jean-Nicolas Orhon
    Ensemble

    Québec, 2018, 92 min.

  • Christine Chevarie-Lessard
    Point d’équilibre

    Québec, 2018, 75 min.

  • Mélanie Shatzky, Brian M. Cassidy
    Interchange

    Québec, 2018, 61 min.

  • Joseph Hillel
    Rêveuses de villes

    Québec, 2018, 80 min.

  • Benoît Grimalt
    Retour à Genoa City

    France, 2017, 29 min.