Critique – Cinéma

La force des faibles

La fin des terres, l’essai cinématographique de Loïc Darses produit par l’Office national du film, s’annonce comme le grand témoignage des millénariaux, une génération qui s’est affirmée socialement comme jamais on n’en avait vu une le faire depuis les années 1960. Frondeuses, ses nombreuses têtes d’affiche se sont déjà définies comme de véritables références, occupant des fonctions importantes dans des organisations universitaires, collégiales, commerciales, médiatiques, culturelles, ministérielles et parlementaires, souvent même avant d’être trentenaires. Ces intellectuel·les, dont on reconnaît certains noms au générique, constituent désormais des figures publiques investissant de nombreux sujets nouveaux: la démocratie directe par opposition à la social-démocratie à l’ère de la mondialisation, le municipalisme politique, le tirage au sort pour constituer les assemblées législatives, le féminisme radical, la défense des minorités sexuelles, l’antiracisme sous toutes ses formes, la solidarité anticoloniale, l’agriculture urbaine et la permaculture, l’entrepreneuriat local, le renouveau urbanistique… À la marge, ce sont encore de jeunes militant·es qui sauvent l’honneur quand vient le temps de bloquer l’accès à des sites d’exploration gaziers. Plus encore, la conjoncture technologique – les «médias sociaux» et autres instruments computationnels dits «intelligents» –, dans laquelle cette génération s’est retrouvée avec aisance et vélocité, lui a permis de faire valoir sa voix et ses débats en contournant les organes de presse institués, plus qu’il n’avait jamais été possible de le faire auparavant. Elle a ainsi imposé à toute la gauche, radicale comme modérée (incapable de donner un nouveau souffle au marxisme, au syndicalisme ou à l’action parlementaire), un virage sociétal mettant en avant les nombreux thèmes de l’intersectionnalité, entre autres sèmes empruntés au libéralisme anglo-américain.

Après avoir fait irruption dans la sphère publique québécoise avec fracas en 2012, à l’occasion d’une grève historique organisée selon des méthodes démocratiques novatrices, cette génération a renégocié, en creux, tout un rapport à l’obéissance, à la déférence et à la soumission face aux autorités. Et par des méthodes parfois brutales, comme la censure et les dénonciations publiques, elle a montré comment, sur des questions qui lui sont chères, elle est parfois capable de se faire justice elle-même. Usant d’un ton souvent péremptoire et parfois même intimidant, cette génération a tourné le dos au provincialisme de sa naissance pour lui préférer le village global, en faisant son entrée dans l’âge adulte avec puissance, résolution et détermination. Indépendamment de l’appréciation que l’on portera sur cette mutation, nul ne peut nier l’influence des millénariaux dans l’évolution de la conscience commune contemporaine.

Quelle déception alors que d’entendre, tout au long de cette Fin des terres, ses ténors s’affaisser, se présenter en simples spectateurs de leur propre société, se perdre en jérémiades, s’embourber dans des lieux communs et multiplier les imprécisions au milieu d’encombrants tics de langage! Le premier motif d’étonnement porte sur les notions que mobilisent les intervenant·es, dont on n’entend que les voix, confondu·es qu’illes sont derrière des images chargées d’illustrer leurs propos en de patients travellings. Alors qu’on s’est habitués à voir cette génération aborder le réel à partir d’une philosophie des droits et des subjectivités communautaires, on la découvre soudainement tributaire d’une conception politique que l’on croyait jetée par-dessus bord: le bon vieux discours «souverainiste». Ce n’est pas que cette thématique soit centrale qui surprend (elle reste pertinente), mais qu’elle le soit dans sa mouture la plus ancienne, identificatoire, si sentie, si peu conceptuelle, presque ésotérique, et cultivée jusqu’à satiété par les générations antérieures. On reconnaît à nouveau une société qui, comme me l’écrivait récemment une professeure retraitée, exaspérée, et émigrée, «change en restant la même ou, plus clairement, s’installe dans une indécision vaseuse, bien entretenue par ses leaders dont les actions me semblent le résultat d’une dispute entre la brume et la gélatine». Il y a deux ans, dans les pages de Liberté, le sociologue Gilles Gagné se désolait lui aussi que nous en fussions toujours à conjuguer «la souveraineté au passé» en demeurant «les passagers d’une société tétanisée par la peur de ses propres conflits».

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