Critique – Scènes

La scène, au-delà du réel?

C’est à une véritable dialectique du théâtre et de la politique que nous convie Olivier Neveux. Théâtre et politique, insiste-t-il, sont et demeurent deux pratiques foncièrement différentes et c’est à partir de cette étrangeté, non de quelque complicité facile, qu’il faut penser leurs rapports et ce que chacune dans sa spécificité peut offrir à l’autre. Deux lignes de force sont à tirer de ce dense ouvrage. D’une part, une instigation à penser la portée du théâtre à la lumière de ce que ce dernier peut vraiment accomplir, à condition toutefois d’accepter les exigences que fait peser sur lui la politique. De l’autre, une préoccupation constante pour les pratiques, les processus et les moyens institutionnels qui font exister le théâtre et qui influent évidemment sur ce qu’il peut. Dans les deux cas, il s’agit de s’«arracher aux mystiques idéalistes de l’art» et d’explorer les voies concrètes, multiples, par lesquelles il rencontre le politique.

L’auteur ne prescrit pas de modèle pour cette rencontre, mais observe et commente, innombrables exemples à l’appui, ce qui actuellement se joue autour de lui – dominances, écueils, promesses. Il se penche sur le contexte français, et les constats qu’il dresse ne peuvent pas être simplement déracinés, puis universalisés ou plaqués sur la situation québécoise qui est la nôtre, mais les grandes questions qu’il pose et ses hypothèses de travail peuvent certainement nous interpeller.

Une inquiétude habite l’ouvrage et lui donne son titre: alors même que l’ambition de faire du «théâtre politique» est affichée par un nombre toujours croissant d’artistes, «l’inflation de sa nomination n’est-elle pas inversement proportionnelle aux traces de sa vivacité?» C’est que la vogue française du théâtre politique constatée par Neveux n’est pas qu’un effet de mode: elle est pour beaucoup le produit d’attentes des institutions de financement privées ou publiques, qui ont cru bon installer certaines formes – réifiées – d’«utilité politique» comme incontournables de la quantification des bienfaits du théâtre. Voilà que «tout projet culturel n’a pour lui d’autres issues que la création de valeurs économiques ou citoyennistes». Mais vouloir, pour les autoriser, calculer la valeur des spectacles à venir, c’est se fermer d’entrée de jeu aux manières dont ils pourraient déranger les catégories en vigueur tant du côté de la politique que de celui du théâtre; c’est imposer encore comme mesure de la pratique scénique les mêmes critères qui veulent partout assurer la bonne gouverne du monde. Ici, la rencontre du théâtre et du politique se présente comme une neutralisation de chacun par l’autre.

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