Critique – Littérature

Retour vers 1959

Geneviève de Francheville, La sacrifiée

Dans son «roman pour adolescentes», Geneviève de Francheville nous raconte les contraintes d’une «jolie dactylo» de vingt-deux ans. Moïsette est la «sacrifiée» du titre, et si elle trouve en Marc, son collègue, un prétendant distingué, elle doit de son côté dissimuler sa condition misérable. En tant qu’aînée, Moïsette soutient financièrement la famille, sous l’emprise d’un père alcoolique et violent: «Dès qu’un prétendant, désireux de fonder un foyer, saura que Moïsette est fille d’un ivrogne, il craindra l’hérédité pour ses futurs enfants.» Outre cette hérédité zolienne, leur union est empêchée par Monsieur Robert, le patron des tourtereaux. Ce bon père de famille a dans l’œil la «jolie dactylo» et tente d’en faire sa «secrétaire privée»; il va jusqu’à ouvrir son jeu: «Vous me plaisez, mademoiselle. Vous êtes distinguée, intelligente et jolie. Je ne doute pas que vous puissiez être gentille pour moi à l’occasion.» Enfin, l’aristocrate mère de Marc réprouve la fréquentation de son fils, et ce dernier rempart s’avérera infranchissable. Voilà sans doute ce qui étonne dans ce récit pour adolescentes. Sans happy end, nous mitraillant de monologues intérieurs comme autant de saillies moralisatrices, le roman présente une fin fataliste, déjà contenue dans le titre. Sacrifiée, Moïsette l’est de sa naissance au dénouement: elle laisse Marc entrer en relation avec sa nouvelle secrétaire pulpeuse, son père est interné, sa mère se ratatine, sa sœur meurt de tuberculose en raison de l’alcoolisme paternel (!), et elle devient la secrétaire privée de Monsieur Robert, afin d’obtenir une augmentation de salaire – le roman se garde de nous parler des gentillesses d’occasion. «Elle n’existera désormais que pour autrui», l’idéalise-t-on à la fin. Et Marc continuera de gravir les échelons avec ambition et témérité. Tout va bien quand tout le monde est à sa place.

Pierre Gélinas, Les vivants, les morts et les autres

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