Critique – Littérature

Ti-Jean, les chwals de Nebraska pis nous aut’

Sous peu, les derniers Ti-Jean, Ti-Toine et autres Ti-Blanc mourront et, avec eux (et eux seulement: pas de femmes à ma connaissance affublées de tels diminutifs), un pan de la culture québécoise disparaîtra. Un pan? Une strate, plutôt, car cette culture est socialement marquée: elle est populaire (de «peuple»), orale, familiale, moqueuse et inquiète d’elle-même. Le «petit» lui vient naturellement, en toutes choses, dont le proverbial pain de misère que tout un peuple aurait de naissance été condamné à manger.

Cette culture, mon père et mes oncles l’ont connue, mais leur génération est la dernière. Cette culture innerva les colères révolutionnaires des années 1960 et 1970 (avec un lien affectif d’autant plus fort à Ti-Poil, qui n’était pourtant guère révolutionnaire), colères dirigées contre cette soumission à la misère, à l’horizon bouché de l’histoire. Cette culture imprègne l’esthétique du joual et du Ti-Pop qu’inventa la revue Parti pris.

Kerouac aussi l’a habitée, cette culture du Ti-Canada, avant de s’en extraire, pour se frotter à la littérature américaine, à la grande culture, au mythique way of life des US of A. Il fut un Ti-Jean avant d’être Jack. Il fut même, temporairement, les deux simultanément. Il tenta alors de transformer la culture de Ti-Jean en littérature, une littérature américaine française. C’est un des grands chocs que provoque la lecture de La vie est d’hommage, le recueil de textes écrits en français par Kerouac. Certes, Victor-Lévy Beaulieu l’avait entrevu dans son essai-poulet sur Kerouac, mais comme une tension constitutive entre la honte de soi (canadienne-française) et la libération par la création langagière (en anglais), VLB ne pouvant alors, en 1972, deviner qu’au début des années 1950, Kerouac avait écrit plusieurs textes en français, alors même qu’il travaillait à On the Road, et que ces textes font du français malmené et honteux un instrument d’émancipation esthétique.

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  • Jack Kerouac
    La vie est d’hommage

    Boréal, 2016, 352 p.