Dossier

Un bruit sec et hargneux

Qu’est-ce qui vient après les années 1980?

Je n’ai jamais trop, trop fait confiance au concept de génération. En bonne partie à cause des notions de généralité et d’uniformité, si ce n’est de destin, qu’elle suppose, quand elle ne les impose pas. Ça ne m’a pas empêché de naître à peu près au milieu des Trente Glorieuses, ce qui n’a pas été sans incidences sur ma façon de concevoir le monde, mais aussi, et surtout, de l’éprouver. Et comme le temps, c’est la science qui le dit, n’est pas capable d’exister sans l’espace, ça s’est passé dans une banlieue de Montréal – sur la Rive-Nord si vous voulez le savoir –, ce qui a aussi amené son lot de conséquences.

Peu importe le quai, l’heure aussi, on prend toujours, comme on le sait, le train en marche. Je me suis comme ça retrouvé dans un monde où la grande balise politique, émotionnelle aussi, était la Seconde Guerre mondiale. Tous les adultes autour de moi l’avaient connue de près ou de loin. L’autre grand repère – il y en a trois –, c’était l’URSS, enfin les communistes, je me souviens encore à quel point ils étaient méchants. La dernière des balises, c’était l’avenir. Il était radieux. On n’y pouvait rien, c’était comme ça.

Grandir dans ce cadre-là m’aura surtout donné la chance – selon les jours et les humeurs, c’est une malchance – d’être éduqué pour un monde qui cesserait d’exister dès le début de ma vingtaine. Ça m’a marqué. En plus des temps présents où je baigne comme tout le monde, j’aurai donc eu le plaisir de macérer dans un autre régime, si ce n’est même deux. À la radio, quand une chanson se termine et qu’une autre commence, pour un bref moment, on entend les deux airs en même temps. Mon enfance s’est déroulée à ce moment-là.

Le premier des deux régimes, c’est celui qui a pris son envol en 1867, un peu avant, un peu après; on peut, si on veut, chipoter. Fernand Dumont le qualifiait de long hiver de la survivance. En gros et pour faire vite, la province de Québec était alors une Église-nation (selon la belle expression de Jean-Philippe Warren, enfin il me semble que c’est de lui) dont les tout derniers miles, qui commencent avec le deuxième mandat de Duplessis, avaient reçu l’amusant sobriquet de Grande Noirceur, celle-là même que les premières fournées de Liberté, de Cité Libre ou de Parti pris cherchaient à dissiper. J’en aurai pour ma part côtoyé les dernières miettes, sans même comprendre à ce moment-là à quel point elles étaient des reliques du passé; quand, au cours de ma deuxième année de primaire, sœur Antoinette, qui portait le voile comme si de rien n’était, nous expliquait en classe qu’appliquer une image sainte sur une blessure en accélérait, et de beaucoup, la guérison, la chose m’apparaissait, je dois l’admettre, plausible. Ça ne m’empêchait pas pour autant d’écouter, oserais-je dire religieusement, le samedi matin au 2 Robin Fusée – une resucée de Robin des bois qui se passait dans l’espace. La version française était narrée par Henri Bergeron, monsieur Beaux Dimanches lui-même. Parlant de dimanche, il y avait la messe ce jour-là. Celle de onze heures avait beau se faire encore et toujours devant un parterre plein à craquer, on sentait bien qu’elle n’avait plus la force de jouer les gros bras en dehors des murs de l’église.

L’autre régime que j’ai connu est bien évidemment la révolution dite «tranquille». De l’Église-nation on passait à l’État-nation, et ce, au moment même, c’est amusant, où la notion de «nation» commençait à prendre l’eau. Ce n’est pas dans ma banlieue qu’on pouvait s’en rendre compte, surtout que la véritable vague qui la secouait était l’aggiornamento des mœurs qui se déployait à ce moment-là partout en Occident. Mai 68, Woodstock, le Printemps de Prague, Martin Luther King, etc. Depuis le temps qu’on se fait raconter cette époque-là, on les connaît, les hits.

La rupture, pourtant, ne m’en était pas une. Blame it on my youth, comme le dit la chanson. Même octobre 1970 m’est passé sous le radar et se résume pour moi aux souvenirs flous de mes parents catastrophés devant la tévé. Et quand plus tard, adolescent, fin 1970 tout début 1980, je me suis mis à fumer du hash, je n’avais pas l’impression de me révolter mais bien de m’inscrire dans une tradition, aussi jeune soit-elle. Tout ça pour dire que la contestation qu’on associe à cette période-là, sa mutinerie pour ainsi dire, les décolonisations, le féminisme, les droits civiques, McGill français, etc., n’existaient pas pour moi comme une nouvelle donne. C’était le monde, sans plus. Et je ne savais pas qu’il allait disparaître.

Les jours où je suis morose, j’ai tendance à me dire que c’est parce que cette période-là, avec ses craquements, ses explosions, ses surgissements, n’était qu’un intervalle ou, pire encore, un méprisable et machiavélique cheval de Troie: les cheveux longs, les sit-in, la drogue, l’amour libre, les émeutes et les cocktails Molotov ne faisaient rien d’autre que de mettre la table pour le néolibéralisme. La thèse est séduisante, surtout quand la majorité de vos profs du secondaire et du cégep glorifient les années 1960 à qui mieux mieux en vous plaignant de ne pas les avoir connues, comme eux avaient su le faire, au temps de votre adolescence ou de votre vingtaine. À la longue, ça use la plus tenace des patiences. Pour permettre au capital désengoncé et éparpillé par deux guerres mondiales de continuer à circuler non seulement plus vite mais aussi, et surtout, partout, tout le temps, il nous fallait du monde capable de magasiner le dimanche puis tous les soirs de la semaine, et bientôt vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Bref, il fallait cesser d’aligner nos mœurs occidentales sur celles de la bourgeoisie européenne du XIXe et troquer les idéaux de contenance, de maintien et de rigueur pour ceux de flexibilité, de souplesse et de maniabilité. Dès lors, exit, kaput, au revoir la révolution. Tout le foutoir relevait du réajustement comptable.

Cela dit, quand je suis moins morose, la proposition m’apparaît un peu forte de café, essentiellement parce qu’une bonne part de ceux qui la défendent semble souvent regretter le temps d’avant, les années 1940 ou 1950, ou carrément le XIXe siècle; bref le bon vieux temps où ces messieurs, tout comme ces dames, savaient se tenir droits et possédaient l’abnégation nécessaire au respect de l’autorité, de la tradition et de la patrie. J’ai beau ne pas aimer mon époque et me méfier d’elle comme de la peste, je me méfie encore plus de ceux ou celles qui se languissent du temps passé. Si nous vivons des temps ignobles, c’est parce qu’ils le sont tous. Le nouvel esprit du capitalisme a beau m’écœurer comme il faut, l’ancien ne me fait pas envie pour autant, et entre le gars dans la trentaine avec ses jeans, son t-shirt, ses tatoos, qui, en revenant de son jogging, expulse un locataire afin de transformer le logement en stash à party Airbnb et le vieux sec ou le bedonnant qui, sortant d’un dessin de Daumier – cravate, haut-de-forme, redingote –, met une famille entière à la rue sous prétexte d’un loyer en retard, mon cœur ne balance pas.

L’idée voulant qu’on n’ait pas assisté à de vraies révoltes ni à d’authentiques désirs d’émancipation au cours des années 1960 mais à une simple opération de relooking me semble également inquiétante par son besoin de nier ce qui a échoué à ce moment-là. C’est la raison pour laquelle j’étais tellement en maudit l’année passée en sortant du Musée des beaux-arts de Montréal après avoir accompagné un groupe d’élèves du secondaire à Révolution – Labels et rebelles 1966-1970. Ce qui y était étalé n’affirmait qu’une chose: ces années-là avaient beau avoir été audacieuses, si ce n’est excessives, elles étaient finalement inoffensives. Le sous-titre de l’exposition, labels et rebelles, faut dire, donnait le ton et n’aurait pas pu, même en essayant très fort, mieux évoquer la confusion, si ce n’est la volonté de castration à l’œuvre dans cette expo-là. Faire marcher main dans la main, comme si de rien n’était, le label et le rebelle, la marque de commerce et l’insurgé, l’appellation contrôlée et l’asocial, la certification et le séditieux montre assez clairement la nature du bois avec lequel on se chauffe. Le doute, si jamais on en avait un, se dissipait dès le départ avec le mot de présentation signé par L. Jacques Ménard, C.C., G.O.Q., C.O.M., LLD, président émérite, BMO Groupe financier, Québec, et président du conseil, BMO Nesbitt Burns. Quand un banquier s’entiche de révolution, il y a comme qui dirait anguille sous roche. Sans vouloir verser dans le poncif, ce monde-là n’a pas l’habitude d’aimer ça quand ça brasse. Il ne fallait peut-être pas s’étonner si notre suffisance contemporaine, notre médiocrité aussi, non seulement s’exhibait de salle en salle mais se dévoilait être au fur et à mesure qu’on avançait le véritable sujet de l’exposition. Le plus fascinant était combien tout était mis sur le même pied. Dylan, Vidal Sassoon, Che Guevara, ça se valait, s’équivalait. Woodstock menait à Luther King, qui menait aux Beatles, qui menait à Mao, qui menait à Twiggy. Rien ne s’opposait à rien et personne n’affrontait personne. Labels et rebelles étaient les deux faces d’une même médaille ou, pour être plus précis, d’une même carte de crédit. Tous apportaient de concert le même bonheur, la même liberté, le même avenir radieux avec lequel on m’écœurait quand j’étais petit et qui aurait dû me permettre, une fois adulte, de nager dans l’euphorie de la société des loisirs.

Le plus étrange effet de tout ce fatras aura peut-être été de me faire avant tout penser aux années 1980. Cette manière de tout niveler, de tenter par tous les moyens de rendre inoffensive la moindre saillie, la moindre anfractuosité, en se réclamant en plus de la liberté, de l’outrance et de l’audace, me rappelait effectivement une autre révolution, une qui avait vraiment réussi, soit celle qu’on a qualifiée de conservatrice, à la suite de l’élection plus ou moins synchronisée de Margaret Thatcher (1979) et de Ronald Reagan (1980), puis de Yasuhiro Nakasone (1983) et de Brian Mulroney (1984). C’était bien cette révolution-là, paradoxalement ou pas, qui était célébrée ici.

L’exposition avait beau s’étaler de long en large sur plusieurs salles, elle ne faisait que singer les commémorations médiatiques dont on nous afflige depuis une trentaine d’années: le vingtième anniversaire de Mai 68, puis le trentième, puis le quarantième, puis le cinquantième l’année passée, et rebelote avec Woodstock, puis avec le samedi de la matraque, et puis une fois de plus l’I have a dream de Luther King, la parution de Sgt. Pepper’s ou l’Osstidcho, etc., etc., etc., jusqu’à plus soif. L’essentiel de l’exercice, chaque fois, ne semble pas être de revisiter les convulsions tantôt politiques, tantôt esthétiques qui alors ont vu le jour, encore moins d’essayer de déceler ce qu’elles pourraient nous révéler des temps présents, mais plutôt, chaque fois, de permettre aux annonceurs de capitaliser sur la lucrative nostalgie des boomers. À force, le redéballage chronique années 1960 joue surtout le rôle de l’écran de fumée, si ce n’est du souvenir-écran pour reprendre un terme freudien. En regardant, dans sa vitrine, le coat à frange de Roger Daltrey, celui, nous disait la notice, qu’il portait à Woodstock, il me semblait avant tout admirer la victoire de la lettre sur l’esprit. Dans un tel cadre, la liberté, la jeunesse, l’audace et la créativité qu’on affirme célébrer s’avèrent tellement frelatées qu’au lieu d’émanciper, elles aliènent. Ça, c’est de la vraie révolution.

Et cette révolution-là, je sais en parler un peu mieux. Naître dans les années 1960 a en effet comme conséquence de vous forcer à passer une partie de votre vingtaine dans les années 1980. Je me souviens encore d’avoir disons vingt, vingt-deux ans et d’être assis à la cinémathèque devant un documentaire. Lequel? J’ai beau fouiller, je n’en ai pas le moindre souvenir, je ne pourrais même pas vous en dire le sujet; mais ce qui me reste encore marqué comme au fer rouge à l’esprit, c’est d’y entendre un homme d’à peu près dix ans mon aîné expliquer son travail dans une boîte de publicité et conclure benoîtement que les publicitaires sont les poètes d’aujourd’hui. L’effroi, quand j’y repense, est intact. Les années 1980 se tiennent pour moi tout entières dans cette affirmation-là.

Du jour au lendemain, les choses se refermaient sur elles-mêmes dans un bruit sec, si ce n’est hargneux. Entre mes profs de cégep qui nous disaient d’oublier ça, des postes, pour vous autres, c’est ben plate, y’en aura pas; les syndicats qui concoctaient des «clauses orphelin» en fredonnant so, so so, solidarité et Thatcher déclarant There’s no such thing as society, il était difficile de ne pas se dire qu’on passait à autre chose. Si j’ai connu une véritable rupture historique au cours ma vie, ça s’est passé à ce moment-là. Tout ce qui pouvait s’espérer comme au-delà, inouï, inédit, invraisemblable ou impensable à partir d’un refus comme Mai 68 ou le Printemps de Prague avait l’air de s’évanouir. Pour qui avait grandi dans l’air du temps d’une Renée Claude chantant: C’est le début d’un temps nouveau / La terre est à l’année zéro / La moitié des gens n’ont pas trente ans / Les femmes font l’amour librement / Les hommes ne travaillent presque plus / Le bonheur est la seule vertu, ça faisait un drôle d’effet. On évoquait, je m’en souviens encore, la déprime référendaire, mais pour ceux qui comme moi n’avaient pas le droit de voter en 1980, le diagnostic ne voulait pas dire grand-chose. Ce qui me déprimait pour ma part, c’était les Golden Boys et les yuppies. Tout à coup, les modèles, que dis-je, les démiurges, ceux qu’il fallait absolument émuler, c’était eux. Je n’étais pas particulièrement politisé, mais je me demandais comment il était possible de tomber aussi bas. Pour la première fois de ma vie, je me sentais au début de quelque chose. Mais quoi, c’était difficile à cerner, encore plus à combattre. Comment comprendre qu’on assistait à l’émergence d’une espèce de totalitarisme nouveau genre? Ça n’allait pas de soi, tellement le réflexe devant le mot «totalitaire» est de penser à Pinochet ou à Ceausescu.

Totalitaire, pourtant, comme nous le définit Le Petit Robert, renvoie d’abord à «ce qui englobe ou prétend englober la totalité des éléments d’un ensemble donné». C’est tout à fait comme ça que j’entends la globalisation – je sais, c’est un anglicisme – dans son désir de justement tout englober, d’une part d’un point de vue géographique, d’où sa traduction française mondialisation, mais aussi et surtout d’un point de vue psychique, symbolique et, rendu là, quasiment même métaphysique, comme si son appétit ne se limitait pas à grignoter l’ensemble des terres et des océans mais aussi l’esprit humain dans ses moindres replis. Thatcher d’ailleurs le laissera clairement entendre: Les sciences économiques sont la méthode, le but est de changer le cœur et l’esprit. Je m’explique mal encore comment on n’a pas dès le début fait le rapprochement avec l’homme nouveau cher à Staline ou le fascisme italien et allemand. C’est peut-être moi qui suis trop sensible. Mais en y ajoutant l’autre grand hit de la dame de fer, son extraordinaire There is no alternative, le désir d’hégémonie à l’œuvre dans le projet néolibéral devient, il me semble, plus difficile à ignorer, d’autant plus que la phrase, oserais-je dire la sentence, semble avoir été ciselée pour répondre à L’imagination au pouvoir de Mai 68. En quelque sorte, c’était bien le cas. The empire, comme on le dit dans Star Wars, was striking back.

Une rationalité rigoureusement étriquée, répressive, autocratique, tant elle ne tolère pas ce qui ne relève pas d’elle, se déployait dans l’espace public. C’était elle maintenant qui décidait de tout et grâce à elle également que tout nous était révélé. La politique, qui, il n’y avait pas longtemps pourtant, se trouvait au cœur de chaque chose, s’avérait désormais nulle part, et quand on en parlait, c’était pour lui chier dessus. Comme le disait Reagan, le gouvernement n’était pas la solution mais le problème. On s’est mis à déréglementer gaillardement de manière à laisser les coudées franches à un principe d’avidité supposé capable de se réguler. Les coups de semonce envers les services publics se sont fait entendre, suivis bientôt des coups tout court. L’État, astheure, ça servait à taponner des traités de libre-échange, à arracher et même à abattre ce qui nuisait aux marchés et à renflouer, quand ils échappaient le ballon, ceux qui se prétendaient too big to fail.

Après le capitalisme marchand puis le capitalisme industriel, c’était au tour du capitalisme financier de runner le show. Les marchés devenaient des monstres anthropophages pour qui le concret des choses, leur texture, leur saveur, leur forme n’avaient pas de sens. Ainsi, dans le marché de l’aluminium, du livre ou de l’agroalimentaire, ce qui importait n’était jamais l’aluminium ou le livre ou l’agriculture ou même l’alimentation, mais le marché lui-même. Non pas les choses qu’on fabriquait, faisait pousser ou transformait pour vivre, mais les profits – eux seuls – qu’on pouvait en tirer. Ceux-ci en plus avaient une drôle d’allure tellement ils se dopaient, comme les athlètes pour accroître leurs performances. Stéroïdes, idéalisations rationalistes et bluffs mathématiques allaient de concert pour remporter la mise, et ce, peu importe les conséquences à long terme sur le corps social ou celui de l’athlète. On exigeait du riz de ne plus être du riz, du blé de ne plus être du blé, des briques, des bottes et des journaux, de ne plus être ni des briques, ni des bottes, ni des journaux mais du rendement. L’exigence, peu à peu, s’est mise à s’immiscer partout. À l’université où j’essayais de peine et de misère de faire ma maîtrise, ce qui comptait au département de littérature, je le voyais bien, ce n’était pas la littérature mais le département. Le même phénomène se répétait pour ceux qui étudiaient en histoire, en socio, en physique. Le maillage de l’endroit avec les intérêts privés les plus mercantiles, si ce n’est son absorption par ceux-ci, commençait à se montrer le bout du nez sans que grand monde en poste n’y trouve beaucoup à redire.

C’est ainsi que le troisième régime dans lequel j’ai vécu et dans lequel je vis toujours a pris forme. Comme les deux autres, bien sûr, il disparaîtra lui aussi. Quand et comment, tout le suspense est là. J’espère au moins voir le début de sa vraie fin avant de mourir, même si je sais bien qu’il ne pourra se faire sans souffrance pour moi comme pour pratiquement tout le monde. Je n’ai pas non plus tellement d’illusions sur la nature de ce qui suivra, je le précise pour faire bonne mesure. Au mieux, l’appel d’air causé par la chute nous apportera un petit peu moins de stérilité. Remarquez, ça sera toujours ça de pris.

Pendant les premières années où mon troisième régime se mettait en place, je n’arrivais pas à y réfléchir plus qu’il faut. Pour dire comme Valery Afanassiev, dont je lis en ce moment les Notes d’un pianiste, je n’y pensais pas, je le ressentais. Je me souviens surtout d’avoir eu le sentiment de marcher dans le brouillard ou la tête en bas. Ça m’aura pris des années à comprendre à peu près comme il faut mon sentiment de confusion et quelques années encore avant de saisir combien celui-ci n’était pas une affaire intime due à la malchance ou au hasard ou à la paresse mais qu’il émanait au contraire de la structure du monde dans lequel j’évoluais. Je n’allais pas mal; j’étais de mon temps.

Celui-ci, bien sûr, n’est pas apparu ex nihilo sur le coup de minuit le 31 décembre 1979. On trouve dès le XIXe siècle des écrits devinant à quel point la société industrielle affadit, uniformise et norme l’expérience humaine. Si je fais une fixation sur la décennie des Smiths, c’est seulement parce qu’elle joue pour moi un rôle de marqueur.

Avec le recul, bien sûr, la période peut sembler encore gorgée d’innocence. Après tout, on n’y était pas encore bagués comme des outardes; les écrans ne nous y collaient pas au cul comme des flics pour nous empêcher de rêvasser, d’être dans la lune ou de nous ennuyer, notre temps de niaisage n’y était pas harnaché, comme on le fait des rivières, afin qu’il ne s’écoule pas en vain; les étudiants et les syndiqués n’étaient pas des clients; le cinéma, le théâtre, la musique, la littérature ne se consommaient pas non plus, on y assistait, l’écoutait, la lisait, s’y absorbait; et les partis et leurs plateformes n’étaient pas des offres dans le marché politique; bref, les métaphores marchandes et administratives n’avaient pas encore complètement contaminé la langue au point de nous faire croire qu’en ce bas monde tout relève et doit relever de l’économie. Désormais, comme on le sait, c’est le cas.

Et pour ajouter au vacarme, ce sont justement ceux se proclamant essentiels à la bonne santé de nos démocraties, la bonne vieille radio, la tévé, les journaux, ceux qu’on regroupe maintenant sous le vocable de «médias traditionnels», qui alimentent et diffusent le plus cette novlangue directement responsable de l’assèchement de notre rapport au monde.

«L’immoralité ou la faute, aujourd’hui, comme le dit Günther Anders, ne réside ni dans la sensualité ou l’infidélité, ni dans la malhonnêteté ou l’immoralité, ni même dans l’exploitation, mais dans le manque d’imagination.» L’énoncé me ramène à l’esprit Annie Le Brun, qui affirme pour sa part que nos paysages intérieurs sont à présent aussi dégradés qu’une forêt qui a subi une coupe à blanc. Chacun de nous, au plus profond de son mystère d’être en vie, se trouve dévasté.

La chose m’inquiète, d’autant plus que j’ai toujours connu la présence dans ma vie des médias de masse. Mon enfance s’est passée, c’était comme ça, c’était la norme, en bonne partie devant la tévé. Bobino, le Capitaine Bonhomme, Spiderman, Perdus dans l’espace, Les sentinelles de l’air, sans parler des annonces, Pop-Sac-À-Vie-Sau-Sec-Fi-Copin, il fait beau dans le métro, c’est ben pour ça que tu veux pas mon steak, qu’est-ce qui fait donc chanter les p’tits Simard? C’est quand même effrayant d’avoir ça gravé dans le cerveau. Je ne veux pas dire par là que ces choses, comme l’Internet qui a suivi, sont nécessairement le mal incarné, mais de les voir classées parmi les vecteurs d’émancipation me tombe sur les nerfs en maudit. Et leur omniprésence dans nos vies pose aussi la question de leur influence, si ce n’est de leur ascendant. Quelle serait la texture de mon imagination si je n’y avais pas été exposé? Il ne me sera jamais donné de le savoir. Comment, parce que l’urgence est là, imaginer autre chose ou même seulement imaginer quand on se trouve dans un monde où ce ne sont pas les délires, les extases, les rêves et les cauchemars, les visions, les hallucinations et les ombres qui tiennent lieu de ports et de boussoles pour nous mener ailleurs mais la lumière artificielle et crue des écrans, les mêmes images calibrées et reproductibles à l’infini, les mêmes formules à la rigidité cadavérique? Comment dans ce temps-là, sur la place publique ou au plus loin du plus noirâtre de nous-mêmes, arriver à rêver à autre chose que du prêt-à-rêver?

Le pire, c’est que cette incapacité n’est pas de l’ordre de la censure ou du tabou. La censure se déjoue, le tabou peut être levé. Le phénomène, j’en ai peur, est plutôt du côté de l’extinction, comme on le voit pour les animaux, les plantes, les insectes, les vers. Ce qui ne peut être appréhendé par le calcul, l’algorithme, la statistique ou le pourcentage n’est pas hors champ mais hors monde, hors conscience aussi et même inconscience, bref disparu à force de n’être ni entraperçu ni nommé. Il en résulte un monde où la moindre chose, et bien sûr chacun d’entre nous, peut être réduite à l’état de fait brut dépourvu de sens et, dès lors, fin prêt à être exploité, idéalement jusqu’au trognon.

La voilà notre condition contemporaine. L’endroit à partir duquel il nous faut aborder l’avenir, les autres et les choses, c’est la béance qui a été creusée. C’est avec ce qui en nous est non seulement ravagé mais dompté, domestiqué, si ce n’est asservi, qu’il faut reconnaître l’infra-cassable noyau de nuit, comme le nomme Breton, à l’origine de chacun d’entre nous, du pauvre type propriétaire d’un «empire» comme Couche-Tard au plus humble des migrants; c’est à partir de tout ce qu’on nous a amputé à l’intérieur, à l’extérieur aussi, qu’il faut défricher de nouveaux maquis, échafauder d’autres sabotages, aiguiser de nouvelles armes, et surtout d’autres métaphores.

La tâche bien sûr est impossible. C’est pourquoi il faut l’accomplir. Le possible de toute façon ne mérite plus d’être tenté. Ses effets secondaires – des bouleversements climatiques à la crise dite des migrants, en passant par l’appauvrissement des sols, la disparition des espèces, la montée de l’extrême droite et le chômage systémique – devraient nous en convaincre.

Et si comme je l’ai dit je n’aime pas particulièrement les temps présents, je leur suis reconnaissant de nous pousser à choisir l’inconcevable.

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