Dossier

Ce qui brûle

Retenir l’insolence de Frantz Fanon pour résister ensemble.

Nous le savions, nous y étions déjà, bien avant qu’on ne nous dise, par empathie, aux abords du Théâtre du Nouveau Monde, puis sur la scène du Théâtre du Soleil, que par quelques heureuses coïncidences l’occupation coloniale et les héritages de l’esclavage sont imbriqués. Avant qu’on nous redise que le fantasme d’une nation blanche nécessite, ingère et reconduit l’absence et l’inhumanité autochtone et noire. L’été 2018 l’a mis en scène autrement, ici, mais nous étions déjà dans cet espace, cet extérieur, et, peut-être sans trop savoir les dire encore, dans ces intimités inconfortables qui prennent forme dans l’effacement et les déplacements, dans la terre et dans la chair. Nous étions déjà dans cet espace d’extériorité où on nous exclut, où nos positions induisent des existences et des luttes distinctes, mais où, aussi, notre proximité engendre des possibilités de (nous) recréer ensemble. Nous le savions déjà depuis longtemps, et c’est une partie de cet écho que j’aimerais recomposer, celui de cet extérieur dans lequel nous nous trouvons et nous retrouvons, celui de cette proximité délicate, plusieurs fois centenaire, qui émerge non seulement de l’expérience de l’abjection, mais aussi des moyens de s’en déprendre. J’aimerais (re)partir de l’extériorité que nous partageons au Québec autant qu’ailleurs dans les Amériques et essayer de me diriger un peu, à tâtons, vers certaines des possibilités de co-résistance.

Extériorité

Ce lieu dont je parle un peu abstraitement, l’extériorité, qui est une composante constitutive du monde euro-américain et de ses promesses, s’est déplacé à travers les époques. C’est un espace-processus qui, comme le propose Sylvia Wynter, suit le mouvement des définitions européennes de l’être humain, c’est-à-dire le déplacement des termes et des vérités selon lesquels sera compris ce qu’est un être humain en fonction de ce qui ne l’est pas. Partant de la Grèce antique, Wynter documente les mutations et les ruptures qui redéploient ou réinventent la définition de l’être humain, toujours par différenciation; de la distinction entre les cieux et la terre chez les Grecs, en passant par la christianisation, qui fonde une distinction entre la chair et l’esprit ainsi qu’entre le chrétien et le non-chrétien au cours du Moyen Âge, et jusqu’à la modernité européenne et à la sécularisation humaniste de la compréhension de l’être humain: les «voyages» et «découvertes» permettent ou forcent le déplacement d’un absolu théologique, le chrétien, à un absolu politique, l’Homme. Cette définition euro-moderne de l’être humain comme Homme, soi rationnel et sujet politique, s’accompagne d’une antithèse absolue et, conséquemment, de la constitution d’un irrationnel / sous-rationnel opposé à cet Homme, dont le référent sera les peuples autochtones et les esclaves noir·es. Dans un même extérieur constitutif, donc, mais nous y sommes différemment fixés par l’esclavage trans­atlantique et la colonisation d’occupation: ici, l’existence noire en contradiction avec l’humanité; là, l’existence autochtone avant l’humanité. Comme l’esclavage et la colonisation fixent différemment nos pensées et pratiques du devenir humain, nos imaginations, nos mouvements et manières d’être à l’extérieur et après l’Homme euro-moderne.

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