Dossier

Maîtres chez l’Autre

La naïveté originelle dont se réclame le Québécois nourrit-elle le déni d’un colonialisme bien de chez nous?

J’en étais à ma dernière session de cégep lorsqu’on nous a fait lire le célèbre Speak White de Michèle Lalonde (1968), dans le cours de littérature québécoise. Le professeur et plusieurs des étudiants exprimaient leurs opinions sur les thèmes du poème: fierté nationale, colère face à l’exploiteur anglais, critique des conditions de travail ouvrières, solidarité entre les misérables d’ici et les peuples du Sud.

Seule, je tremblais sur ma chaise.

«De Saint-Henri à Saint-Domingue».

Depuis déjà plusieurs semaines, je me plongeais quotidiennement dans des recherches sur l’histoire de la Révolution haïtienne, pour préparer mon mémoire de fin d’études. Je fouillais pour en savoir plus sur les conditions de vie de mes ancêtres dans la colonie que les Français avaient appelée Saint-Domingue, et sur ce qui les avait poussés à la révolte.

J’apprenais que, bien que l’île ait reçu 864 000 nouveaux esclaves de 1680 à 1791, on avait recensé un déficit démographique de quelque 384 000 Noirs, morts de la torture, de la faim, des maladies et des conditions difficiles. Je lisais qu’on amputait, violait, castrait, fouettait, jetait vivants dans les fours ou faisait dévorer par des chiens anthropophages les résistants, sur une base régulière. Je savais que l’espérance de vie des Africains arrivés adultes n’était que de quelques années, et que les Français préféraient puiser encore et encore dans les «ressources» abondantes de la côte Ouest africaine plutôt que de modérer leur cruauté.

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Emilie Nicolas est anthropologue, consultante et chroniqueuse au Devoir. Engagée dans la justice sociale et reconnue comme bâtisseuse de ponts, elle a collaboré à la mise sur pied de Québec inclusif en 2013 et de la Coalition pour l’égalité et contre le racisme systémique en 2016.