Dossier

Messe basse-canadienne

L’échec, leitmotiv du héros canadien-français, est plus profitable qu’on ne le croit.

Je veux être sûr de la réussite.

— Hubert Aquin, le 15 mars 1977 (jour de son suicide)

C’est un miracle que Liberté, qu’Hubert Aquin a dirigée de 1961 à 1971, ait survécu aux tendances autodestructrices de «notre grand écrivain» canadien-français. Rappelons que ce n’est pas seulement Cuba qu’il fait couler en flammes au milieu du lac Léman, mais à peu près tout ce qu’il touche – parfois avec un enthousiasme hors du commun (on pense ici à son passage comme directeur littéraire aux Éditions La Presse, ou à l’annonce en pleine conférence de sa démission de Liberté, qui n’était plus assez dangereuse à son goût, parce que financée par le Conseil des arts du Canada). Peu se risquaient à travailler avec lui, si bien qu’il a attendu, en vain, pendant plusieurs mois, un appel du Parti québécois, nouvellement élu, qui lui donnerait du travail – avant de se donner la mort. Devrait-on se surprendre qu’Aquin, hanté par l’échec, traversé de graves contradictions, ait été reconnu comme intellectuel québécois de premier ordre?

Ce Christ du paysage littéraire figure parmi une légion de ces figures paradoxales – perdants magnifiques, héros contre toute logique. Dollard des Ormeaux, Cavelier de La Salle, Papineau, Lévesque; ainsi s’enchaînent nos saints martyrs nationaux. Le Canada français se pâme devant ses héros à mesure que ceux-ci enfilent les revers. Leur consécration infléchit la narration nationale et nous informe autant sur le passé qu’elle semble déterminer le présent et le futur.

Aquin, du bout du gun, nous pointe la mécanique de cette mystique de l’échec: davantage qu’un simple nom dans cette liste, il est celui qui permet de fédérer ces grands losers canadiens-français élevés au rang de modèles. En effet, dans le numéro double 37-38 de Liberté (1965), portant sur la rébellion de 1837-1838, Aquin écrit «L’art de la défaite: considérations stylistiques». Les Patriotes auraient perdu non pas contre l’ennemi, mais par et pour eux-mêmes, la narration dans laquelle ils s’inscrivent déterminant cette fin: «Les Canadiens français sont capables de tout, voire même de fomenter leur propre défaite…» L’échec devient un parachèvement, un avènement à soi «longuement prémédité, un chef-d’œuvre de noirceur et d’inconscience». Cette interprétation de l’histoire lit la défaite comme un récit tragique, un destin – d’héroïsme, de mort – qui nous dépasse et se reconduit de siècle en siècle, tel un oracle atavique. Pour Aquin, la déroute devient immolation: «Ces hommes que je ne peux pas m’empêcher d’aimer, même si cela me fait mal, ces hommes ont voulu en finir avec l’humiliation qui nous accable encore aujourd’hui. Tout le Bas-Canada s’est aboli dans la représentation insupportable de sa propre défaite.»

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 326 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!