Dossier

La déroute des héros

Vous tenez ici le second de nos deux numéros consacrés au soixantième anniversaire de Liberté. Pour souligner le passage de ces six décennies, nous avons décidé de faire, à notre manière, une radiographie du débat d’idées au Québec, tout en revisitant l’héritage intellectuel et littéraire qui s’est constitué dans nos pages au fil du temps. Dans cet exercice, nous voulions éviter deux écueils: d’abord verser dans la nostalgie du bon vieux temps, puis faire naïvement l’apologie du présent. À la lumière des débats qui ont animé la revue au fil du temps, qu’a-t-on gagné et qu’a-t-on perdu? Du slogan «Maîtres chez nous» à l’élection du gouvernement de la Coalition avenir Québec, quelles promesses ont été tenues? Lesquelles ont été reniées? Sans prétendre arriver à saisir soixante ans d’histoire, nous voulions sonder les mouvements de fond qui travaillent la société et réfléchir, comme à notre habitude, sur le terrain de l’art et du politique.

Dans le numéro de septembre 2019, «Une révolution fragile», nous relevions le caractère inachevé des réformes sociales et institutionnelles amorcées dans les années 1960 au Québec. La Révolution tranquille, notait-on, n’a pas tenu toutes ses promesses; du moins, elle ne les a pas tenues longtemps, au point où il est possible aujourd’hui de voir que la traduction politique des idéaux que nous caressions alors contenait déjà ses propres limites. Il s’agit maintenant d’approfondir cette réflexion sur le passé tout en envisageant l’avenir – sachant que la cloison entre ce qui se vit au présent, ce qu’on laisse derrière et ce qu’on entrevoit pour le futur n’est jamais parfaitement étanche.

Maintenant que doit-on dire? À quoi est-il urgent de réfléchir alors qu’on assiste, semble-t-il impuissants, au retour en force du «nationalisme de province», au démantèlement de l’État social et à une crise écologique? Comment dissiper le brouillard qui trouble l’horizon? Quels sont nos idéaux?

L’étoffe de ce dossier s’est pour ainsi dire constituée d’elle-même, comme cela arrive parfois quand la magie opère. Cela fait partie des mystères qui surviennent lorsqu’on fabrique une revue, et fabriquer une revue, c’est faire l’apprentissage de l’écoute et de la souplesse. Qu’est-ce qui se dit, qu’est-ce qui veut se dire, et quelle est cette respiration commune? Les textes nous arrivent et, sans qu’on l’ait planifié, les auteurs et autrices se répondent, entrent dans un dialogue fécond. Peut-être est-ce parce que nous baignons dans la même époque, que nous sommes bien plus proches que nous ne le croyons. Ici, les textes tentent, chacun à leur manière, de détricoter des mythes, de troubler les grands récits et de sonder les figures héroïques qui font la trame de notre histoire. Qu’annonçaient ces œuvres, ces mouvements, ces grandes idées et ces personnages qu’on a érigés au rang d’idéal, placés en surplomb de la société? Qu’est-ce que leur traversée du temps dit de nous, aujourd’hui?

Ce dossier adopte un ton parfois irrévérencieux – du moins, un ton qui détonne du sérieux, de la déférence à laquelle on s’attend généralement lorsqu’on sonde le passé et ses reliques. Ce ton lui-même semble dire quelque chose de notre époque. Mais pourquoi, demanderez-vous, personnaliser cette question, en parlant de «déroute des héros» comme on déboulonne des statues? N’a-t-on pas déjà renoncé à quelque chose lorsqu’on chasse le spectre de ceux et celles (surtout ceux, car nous avons la mémoire bien sélective) qui nous ont si longtemps inspirés?

La «déroute des héros» désigne en fait un phénomène plus vaste. Quelque chose comme un déplacement; une tentative d’éclairer les angles morts qui, peut-être, nous ont longtemps empêchés de voir que ce que nous tenions pour extraordinaire travaillait en fait contre nous, contre le rêve de justice et de liberté pour le plus grand nombre possible. Il ne s’agit pas de répudier un héritage ni d’affirmer que nous ne croyons plus à rien, que rien dans notre passé ne mérite d’être défendu. Cela témoigne plutôt de la fin de la naïveté.

La contestation, le souffle qu’on associe à la parenthèse inscrite entre la Révolution tranquille et les années 1980 semble parfois s’être épuisé au point où seul le néolibéralisme, qui s’est abreuvé à même notre impulsion, à notre ardent désir de réinventer ce que nous sommes et de créer notre avenir, peut désormais se déclarer «maître chez lui». Il a fait feu de tout bois, et le brasier se porte bien, c’est vrai. Mais la lutte continue, des milliers de gens, dont on ne parle pas souvent, dont on n’entend pas les histoires de bataille et de résilience, agissent pour transformer le monde. Et même si l’époque prête au cynisme et à la moquerie, nous proposons qu’il soit encore possible de faire autre chose que danser autour du brasier. Réfléchissons ensemble, rassemblons-nous, écrivons pour échapper à la déprime des temps, à sa terrible uniformisation; faisons preuve d’imagination et de courage politique, et tentons l’impossible, puisqu’il y a devant nous un défi immense, ce que nous rappellent les adolescents qui descendent dans la rue les vendredis. La déroute des héros désigne l’urgence de retrouver l’essentiel: cette impulsion qui se passe d’héroïsme, qui ne mise pas sur la grandeur des individus ou des mythes, mais sur la mise en commun des espérances.

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 326 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!