Reportage

Les portes ouvertes

Depuis la mort tragique d’une fillette à Granby plus tôt cette année, l’univers du travail social s’est retrouvé sous la loupe des médias. Mais que connaît-on vraiment de cette profession et de celles et ceux qui l’exercent tous les jours? Depuis l’époque où les religieuses soignaient les familles par charité, comment la pratique a-t-elle évolué? Les travailleuses sociales qui ont pris la parole publiquement dans les derniers mois affirment ne plus être en mesure d’accompagner la population comme il se doit. Pourquoi?

En 2008, j’ai commencé à rendre visite à la sœur de mon grand-père, Annette, une religieuse âgée de quatre-vingt-quatre ans que j’avais jusque-là croisée très peu souvent. Je ne sais plus ce qui m’a poussée à aller la voir la première fois, à part peut-être la proximité du couvent des Sœurs de la Providence où elle habitait, situé au coin des rues Sainte-Catherine et Fullum, avec l’UQAM, où j’étudiais alors la littérature. Une forme de curiosité, d’abord, pour cette parente qui avait mené une existence radicalement différente de celle de mes grand-mères et autres grand-tantes. Puis, au fil du temps, l’impression d’avoir accès à une intellectuelle dont le savoir particulier n’était diffusé nulle part. Chaque saison, je la rejoignais dans sa chambre nue, éclairée par de hautes fenêtres, où nous nous faisions face sur des chaises droites en bois, ou bien au parloir, où nous pouvions profiter d’une table plus large pour y étaler les documents et les livres que nous nous sommes bientôt mises à apporter lors de nos rencontres.

Car Annette avait un projet. Quelques années plus tôt, depuis longtemps consciente que la congrégation des Petites Sœurs de l’Assomption, l’institution religieuse à laquelle elle avait consacré sa vie, s’effondrait faute de renouvellement, Annette avait entrepris un travail de mémoire, en recueillant par écrit le témoignage de ses consœurs, mais aussi, parallèlement, en rencontrant des membres de sa famille élargie pour enquêter sur ce que devenait la foi chez les renégats que nous étions presque tous et toutes. Un léger frisson m’a traversée la première fois où je l’ai entendue prononcer ce mot-là: «foi». Je me suis demandé si je n’étais pas en train de me soumettre malgré moi à un exercice de conversion spirituelle. Mais je l’avais mal comprise. Ce qu’Annette voulait savoir, en fait, c’était où nous puisions la force nécessaire pour vivre nos vies. Quel souffle, quel élan nous animait? Comment arrivions-nous à fabriquer du sens à partir de nos expériences? Ce sont ces questions fondamentales qu’elle réunissait sous le terme de «foi». Il nous a fallu plusieurs heures de conversation pour que j’en vienne à maîtriser son vocabulaire et elle, le mien. Il nous a fallu nous livrer à un véritable travail de traduction entre deux langages, appartenant à deux mondes qui ne se parlent pas souvent, le Canada français de la chrétienté et le Québec contemporain, pour enfin dégager un terrain commun. La manière qu’Annette a trouvée de vieillir en paix est de comprendre comment sa propre «vocation», autre expression passant pour désuète, se poursuit aujourd’hui chez des femmes et des hommes qui, en dehors de toutes structures religieuses, ressentent comme elle un appel, un désir irrépressible de s’investir dans leur milieu pour le transformer.

Pour Annette, ce milieu a été celui des familles d’Hochelaga-Maisonneuve, quartier ouvrier parmi d’autres que les Petites Sœurs de l’Assomption ont eu pour mandat d’intégrer, à leur arrivée au Québec en 1933. En plein cœur de la Grande Crise, l’archevêque de Montréal, monseigneur Gauthier, leur demande d’«aller rejoindre les démunis jusque dans les taudis et les fonds de cours», écrit Annette dans le récit qui retrace le parcours de sa communauté, là où, comprend-on entre les lignes, personne ne veut aller. Elle-même prend l’habit en 1945, à vingt-deux ans, et choisit cette congrégation précisément parce que ses membres se mêlent complètement à la vie de quartier, en petites équipes mobiles et autonomes. «Gardes-malades des pauvres à domicile», comme elles se désignent au début du XXe siècle, se nommant plus tard «auxiliaires familiales», les Petites Sœurs de l’Assomption assistent les familles lors d’une naissance, d’un deuil, d’une maladie. «Une femme, une vierge, au jugement sain et large, au cœur miséricordieux, aux mains habiles, ira dans ces foyers dont la porte lui sera ouverte par l’épreuve», peut-on lire en 1944 dans un numéro de l’Œuvre des tracts qui leur est consacré, une série de fascicules qui diffuse la doctrine catholique en milieu populaire. À l’époque, le défi premier pour les Petites Sœurs est d’accéder à ces milieux qui leur sont relativement étrangers; c’est la famille qui doit accepter d’accueillir chez elle l’aide qu’on lui propose, et on peut imaginer que les sœurs ne sont pas toujours accueillies à bras ouverts. Car, évidemment, l’esprit d’évangélisation n’est jamais loin: «Le malade n’est pour la Petite-Sœur qu’un prétexte. Son but est de refaire en Dieu la famille ouvrière», rappelle encore l’Œuvre des tracts, où est énoncée très clairement l’intention de ramener dans le giron du catholicisme les «brebis égarées» de la classe laborieuse. En pratique, me dit Annette, le discours religieux a finalement occupé une place marginale. «Au début de mon parcours, nous avions l’habitude de prier avec les familles. Puis, nous nous sommes rendu compte que les familles ne priaient plus, nous avons donc arrêté. Elles n’en ressentaient plus le besoin et, nous, notre attitude était d’être à l’écoute des besoins: aider aux tâches ménagères, prendre soin des enfants, constituer un budget… Nous sentions très clairement le mouvement de fond qui parcourait la société québécoise. Nous étions dans une posture d’accueil; nous croyions avant tout à la vie que ces gens-là avaient et nous voulions chercher avec eux ce qui était important pour eux.»

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 326 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!

Marie Parent enseigne la littérature au collégial. Elle est membre du comité de rédaction de Liberté depuis 2014.