Fragments sur le travail, fragments de travail

La journaliste et traductrice Véronique Dassas observe l’Italie, où elle vit, et renvoie à Montréal, où elle a longtemps vécu, un écho à la fois personnel et politique.

Le travail est encore le meilleur moyen d’escamoter la vie.

— Gustave Flaubert, cité dans le Journal des Goncourt, 1860

Elle avait rêvé, avec tant d’autres, d’arrêter tout. Comme dans l’An 01.

«On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste», disait l’affiche du film, en 1973. Puis, avec tant d’autres, elle s’était engouffrée, tête baissée, dans le travail dit indépendant du pigiste. Piges en tout genre, comme dans «réparations en tout genre».

En fait d’indépendance, elle était arrivée, après six mois de négociations acharnées, à déserter le bureau deux jours par semaine, et pour le reste, il faudrait attendre… une résignation salvatrice mais peu probable ou, au train où allaient les choses, la mort par overdose.

Elle ne connaît que le travail fragmenté, pas celui de la chaîne de montage, pas fragmenté dans ce sens-là, le travail fragmenté à la maison: celui qui commence quand tout le monde est parti pour l’école, pour l’usine ou le bureau, et finit souvent juste avant l’aube, quand tout le monde dort et ne vous demande plus rien.

C’est formidable de travailler de la maison, qu’ils disent. Et elle, elle répond oui, c’est formidable, ça économise sur les vêtements de bureau mais surtout sur l’ennui, sur toutes ces heures filées à se geler sur l’asphalte, à crayonner pendant les réunions, à attendre son tour à la photocopieuse et à écouter devant la machine à café les souvenirs de vacances ou les histoires de dentiste de gens qu’elle connaît à peine car ils sont pigistes et, comme elle, ne font que passer. Au demeurant, elle n’a rien, ou pas grand-chose, contre les vacances ou les dentistes, et rien du tout contre les pigistes qui passent puisque passer est l’humaine condition.

C’est formidable de travailler de la maison, surtout parce que cela donne l’impression qu’on échappe au chronomètre – mais c’est juste une impression. Si le boss est un tant soit peu malin, pour vous remettre sous son ordre, il vous donne à faire en trois jours ce que vous auriez fait en huit au bureau.

Et malgré le travail fragmenté, entre le ménage, le courrier, un petit coup d’œil aux soldes de chaussures sur internet, juste une petite course pour avoir de quoi nourrir l’affamé quand il rentrera de l’école, miracle! en trois jours elle aura fini.

De toute façon, elle vient d’apprendre, en tombant par hasard sur Giuseppe Rensi, philosophe italien du début du siècle dernier, que le journalisme n’est pas un travail mais un jeu, une «activité non éloignée des bavardages et discussions de café… [relevant] du seul goût de communiquer ce que l’on pense, d’exprimer comment […] devraient aller les choses» et que «tout journaliste digne de ce nom sent bien qu’en écrivant son article, […] il assouvit le même besoin que lorsqu’il parle avec ses amis». Alors, trêve de sensiblerie. Ce travail-là, ce n’est pas du travail – le pire, c’est qu’elle est d’accord. Au fond, travailler à la maison à écrire des articles pourrait être un jeu et une façon de vivre plutôt vivante, c’est-à-dire variée, complexe. Pourrait… sans le chronomètre, sans le temps volé contre de l’argent.

En attendant, le garçon rentrera de l’école et elle lui demandera s’il a faim, puis s’il veut de l’aide pour ses devoirs. Il essaie bien de se défiler pour les devoirs, mais pas moyen car, dans sa tête, il est déjà bien inscrit: «Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus», même si elle l’a très méthodiquement tenu loin de l’éducation religieuse, qu’il n’a jamais entendu parler de Paul de Tarse et n’a aucune idée d’où crèchent les Thessaloniciens. Pire encore, il vient d’apprendre que «le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice et le besoin», parce qu’à l’école, on se revendique de Voltaire et qu’après tout, l’école commanditée par l’État est faite pour cela: dès l’enfance, glisser des idées dans les têtes et garantir qu’elles n’en sortiront plus, même quand on n’en voudra plus rien savoir.

Hic et nunc

Les petites histoires de ce genre, la sienne, la vôtre, celle du voisin trader qui n’a plus que la peau sur les os à force de survoltage et d’amphétamines et du cousin agriculteur qui s’est pendu l’année dernière, ne sont pas anodines. Elles illustrent en fait les «formes de vie» que le capitalisme, toutes versions confondues, construit sur des désirs et des besoins qu’il se charge de créer, par-delà les compétences et les histoires de chacun.

C’est ce qui fait scander à tous les dirigeants politiques occidentaux, dans une unanimité qui devrait nous alarmer: «Tra-vail–Tra-vail–Tra-vail!» Alors qu’ils savent pertinemment que les emplois disparaissent sous l’effet de l’automatisation, qu’après avoir bouffé ceux des cols bleus dans une proportion hallucinante, les machines bouffent sans problème majeur ceux des cols blancs. Les oracles les mieux payés de la planète l’affirment tous en chœur, les variations entre eux ne tenant qu’à quelques décimales.

Par travail, ici, il faudra bien sûr entendre travail salarié, lavoro sotto padrone, travail sous la coupe du patron, comme disent les Italiens.

Tant que les gens travaillent, ils n’ont pas le temps de penser à autre chose, si ce n’est à faire gaffe de ne pas perdre la stabilité dans laquelle ils ont eu tant de mal à s’enfoncer. Et surtout à ne pas perdre la capacité de consommer. L’obsolescence de nos appareils est programmée et l’idée des marchands, des industriels et des financiers est visiblement d’élever sans cesse le niveau de la consommation sans élever pour autant le taux de satisfaction. Il fallait y penser et ils l’ont fait.

Quant à ceux qui ne travaillent pas, ils sont recyclés, reconditionnés pour entrer sur le marché du travail, généralement sans conséquences notables, au cours de stages servant surtout à fournir des emplois à ceux qui les organisent, dans le secteur privé sous commandite de l’État. C’est ce que les textes officiels qualifient de façon si poétique de «développement de l’employabilité».

La baisse tendancielle du taux d’emploi existant déjà depuis un moment, la plupart des grands syndicats, souvent en retard d’un ou deux épisodes, ont commencé par crier au scandale: on reveut nos emplois. Puis ils ont compris qu’il n’y aurait pas moyen de revenir à l’autrefois idyllique et fantasmé, sans toutefois lâcher ce qui les fait vivre, c’est-à-dire la négociation. On peut citer le cas de la Confédération générale du travail française, qui continue de défendre les emplois contre les machines, comme récemment encore dans la grande distribution, où certaines enseignes ouvrent le dimanche pratiquement sans personnel.

C’est un peu comme si les organisations syndicales s’étaient vouées à l’arrière-garde, prises dans l’engrenage de la défense de ce qu’elles pensent pouvoir défendre dans un système de production qui n’a plus rien à voir avec ce qui les a vues naître et qui court à la catastrophe.

La Confederazione generale italiana del lavoro, syndicat historique lié à la gauche parlementaire italienne, quant à elle, s’interroge. Elle cherche des idées et des solutions selon les modalités dites démocratiques en vogue. Elle propose donc une plateforme internet sur la numérisation du travail et ses effets, qui s’appelle Idea diffusa. Il s’agit: «d’une community de quelque 200 experts… [d]otée d’un newsfeed […], d’un repository pour les documents, d’un espace de discussion et d’un menu consacré aux profils des utilisateurs», pour «attirer de nouvelles idées et de nouvelles compétences et mettre en route un processus de contamination réciproque». On a du mal à imaginer qu’en ayant avalé à la fois la novlangue anglaise, le langage de la technocratie, du marketing et de la sociologie de bazar, la révolution soit pour bientôt.

Quand André Gorz publia en 1980 Adieux au prolétariat, il écrivait: «Il n’est donc plus question pour le travailleur ni de se libérer au sein du travail ni de se rendre maître du travail ni de conquérir le pouvoir dans le cadre de ce travail. Il n’est plus question désormais que de se libérer du travail en en refusant tout à la fois la nature, le contenu, la nécessité et les modalités.» Quarante ans plus tard, pas sûr qu’on ait beaucoup avancé, et parmi ceux qui nous gouvernent, ou nous défendent, frappe même une sorte d’omerta.

Les emplois automatisables disparaissent, certains postes autrefois occupés par des ouvriers ou des employés sont donc remplacés par des machines, et ce qui est désormais l’évidence semble trop déconcertant pour qu’on puisse y réfléchir.

Back to the future

Bien sûr, il y a toujours la possibilité de critiquer les machines, ça défoule et cela fait penser que, quand elles n’étaient pas partout, on vivait dans un monde beaucoup plus humain. Fadaises. Souvenez-vous de toutes les conversations follement intéressantes que vous avez eues dans les gares avec des guichetières exaspérées de vendre des billets huit heures par jour à des voyageurs en retard!

Eh oui, ce qui déshumanise, c’est tout autre chose: le commerce des armes, les politiques d’immigration, les murs aux frontières, les camps de réfugiés; c’est tolérer la violence envers les femmes, l’homophobie, le racisme…

Tout ce que les machines ne savent pas faire.

L’usage des machines pour soustraire l’humain aux travaux les plus pénibles, les plus dangereux, les plus ennuyeux et répétitifs ne peut que rendre le monde plus humain. Plus libre, surtout.

Ce qui le déshumanise, c’est de nous faire croire que le chômage structurel de masse est passager, qu’il sera vaincu par une nouvelle vague de croissance alimentée par la consommation et donc par du travail servant à générer du travail pour produire ce que l’on consomme sans pouvoir s’arrêter. Comme dans le mythe grec d’Érysichthon qui, condamné à la faim éternelle, finit par se bouffer lui-même.

Problème: les robots produisent vite, bien et sans rechigner ni négocier, mais ne consomment pas (sauf de l’énergie, bien entendu). Alors, le capitalisme s’adapte, c’est ce qu’il fait à merveille depuis qu’il est né, en fabriquant des consommateurs, donc des travailleurs qui auront besoin de travailleurs de la culture pour se changer les idées ou de travailleurs de la psyché, pour entrer dans le moule. Pour travailler plus vite et consommer consciencieusement les objets que la publicité astique.

Ce constat est fait depuis longtemps, mais on y néglige de réfléchir à la nature du travail dans le système de production actuel.

Et puis, si la critique de la consommation à outrance, du gaspillage, etc., peut paraître non seulement légitime mais urgente parce que la nature, qu’il est bien difficile de séparer de l’espèce humaine, ne supporte plus les plastiques et les bagnoles, il reste que la complainte de la surconsommation n’est pas toujours convaincante. Surtout qu’elle est généralement suivie d’un éloge de la frugalité aux relents de morale calviniste. Sans compter que la surconsommation est évidente dans les pays développés, mais que bien des gens sur la planète se contenteraient volontiers du niveau de vie des paysans pauvres des Alpes au début du siècle, par exemple, et que surconsommer n’est vraiment pas leur problème.

C’est là que le vertige commence, prélude à des problèmes qui vont bien au-delà de ceux qu’on a effleurés jusqu’ici.

Une histoire de loup

Puisque le travail répétitif ou pénible est aujourd’hui massivement remplacé, dans les pays développés, par celui de machines qui contiennent en elles-mêmes des expériences, des savoirs et des techniques (tout un savoir accumulé depuis des siècles), le travail des ouvriers et des employés se transforme complètement. Il devient manutention, certes, mais aussi et surtout communication: «tandis qu’on demande à un système automatisé de machines la production matérielle d’objets, les prestations du travail vivant ressemblent toujours plus en revanche à des prestations linguistico-virtuoses», écrit le philosophe Paolo Virno dans Grammaire de la multitude.

Que peut-on comprendre par là? Que Virno interprète le système actuel, qui, contrairement au fordisme qui l’a précédé, n’est plus fondé sur les chaînes de montage et le travail fragmenté en usine, et que pour lui, l’humain dans l’organisation du travail post-fordiste travaille avec tout ce qui le fait humain: le langage et ce qu’il appelle la «virtuosité».

Une illustration possible: conçu comme une sorte de «berger des machines», l’humain veille au grain; il doit être alerte, anticiper la panne, prendre des décisions rapides quand elle arrive, et communiquer, alerter, informer… Jongler avec l’imprévu, improviser, faire preuve de la virtuosité qui fait les grands interprètes.

Alors que dans le fordisme, le fantaisiste Charlot des Temps modernes se fait avaler par la machine, car son humanité l’empêche de fonctionner comme elle, il en serait aujourd’hui, par sa fantaisie, un allié parfait.

Tout cela semble trop beau pour être vrai, «le berger des machines» fait ricaner et les plus lucides fuient déjà en criant au loup. Ils ont raison; même si on reconnaît que désormais, dans le travail, «les expériences mûries en dehors de lui ont une importance prépondérante», il est clair, affirme Virno «que cette sphère plus large d’expérience, une fois incluse dans le processus de travail, est soumise aux règles du mode de production capitaliste». On n’est donc pas plus libre pour autant. Peut-être même moins, car le travailleur qui se sert de tout ce qui le fait humain pour travailler est plus enclin à aimer ce qu’il fait, alors que l’exploitation est à son maximum.

Alors que, dans l’ère fordiste, Adorno et Horkheimer observent que la culture, devenue industrie, standardise, uniformise et fabrique ses objets à la chaîne, aujourd’hui, avec les machines qui remplacent le travail répétitif et les humains qui les surveillent, c’est la culture (le langage, l’information, la communication, l’imagination, etc.) qui entre dans le système productif.

Et dans ce système, puisque le travail de l’ouvrier, de l’employé, se distingue de moins en moins de ce qu’il fait quand il ne travaille pas, puisque la distinction entre travail et non-travail est devenue impossible à faire, comment le salaire peut-il rester la mesure du travail?

C’est là la question. Et, avec elle, le loup entre vraiment dans la bergerie.

Et tout reste à faire sur le plan politique.


Quant au vieux Rensi, qui prétendait que le journalisme pouvait s’assimiler au jeu du bavardage entre amis, il n’avait vraiment pas tous les torts. Mais on peut avoir un peu raison tout en passant à côté de l’essentiel: le journalisme n’est pas un travail, d’accord, mais c’est le travail. Il ressemble comme un frère à celui de tout le monde dans la société des machines et, comme pour le jeu, il est impossible d’en fixer le prix. Exit le salariat.

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