Vivre et lutter contre le sens du monde (2)

Camille Toffoli fait le point sur un enjeu féministe actuel dans des analyses aussi fines que perspicaces.

Je retrouve MP Boisvert dans les bureaux du Conseil québécois LGBT, dont elle est la directrice depuis plus de quatre ans. L’organisme, qui a pour mission de lutter pour une reconnaissance des diversités sexuelles et de genre, est installé dans une ancienne école du quartier Centre-Sud avec quelques autres groupes communautaires et une cafétéria populaire. MP m’explique que le bâtiment, qui a des airs un peu moins utopiques que l’école Gilford où se rencontraient Johanne et ses camarades dans les années 1980, a été délaissé par la Commission scolaire de Montréal après avoir été décrété trop désuet pour héberger des activités d’enseignement. «C’est quand même révélateur, quand on y pense, de constater que celles et ceux qui se consacrent à aider les communautés les plus précaires se trouvent relégué·es dans des lieux qu’on a jugés inadéquats», fait-elle remarquer.

Quand je la questionne sur son parcours, elle me répond en riant qu’elle est «un pur produit de la grève de 2012». Comme chez beaucoup de militantes de notre âge, sa participation au mouvement étudiant a marqué le début de son militantisme. Cette période d’engagement collectif a été pour elle une occasion de développer des discours plus radicaux et d’incarner, dans des implications et des pratiques concrètes, les valeurs d’égalité sociale qui l’animaient depuis toujours. Alors qu’elle assumait différents mandats au sein des associations étudiantes de son université, il lui est apparu rapidement que les enjeux féministes et LGBTQ* étaient ceux qui lui tenaient le plus à cœur, et qu’ils étaient trop souvent éludés, relégués au second plan, jugés comme non prioritaires par rapport à des luttes et à des revendications soi-disant moins spécifiques, qui concernent davantage «tout le monde». Pendant son baccalauréat en littérature, elle connaît une véritable révélation lorsqu’elle suit un cours consacré aux théories féministes et du genre, qui marque un autre tournant dans son cheminement intellectuel. Sa posture critique se construit ainsi dans un dialogue entre les expériences militantes et les lectures théoriques, entre les manifestations, les instances politiques et la littérature.

Aujourd’hui, MP participe ponctuellement à des pink blocs, fréquente des partys queer, certains plus underground que d’autres, où sont prônées des pratiques sexuelles émancipatrices et une liberté d’orientation sexuelle et d’identité de genre. Ses opinions, ses pratiques, ses intérêts correspondent, pour la plupart, à la philosophie et à la culture du courant queer, dont l’émergence date des années 1990, mais qui connaît un intérêt grandissant depuis les dernières années. Cette mouvance se caractérise, entre autres, par une déconstruction de la division binaire des genres (masculin et féminin), mais aussi par une culture festive et sex positive. MP refuse toutefois de s’approprier cette étiquette. Devant mon étonnement, elle s’explique: «En français davantage qu’en anglais, le mot queer ne renvoie pas seulement à une mouvance intellectuelle et culturelle, mais aussi à une certaine marginalité sociale, à une certaine précarité que je me verrais mal revendiquer alors que je profite de conditions matérielles confortables et d’une reconnaissance professionnelle. Je préfère me définir comme une personne bisexuelle alliée des luttes queer.» Ce sens de la nuance, cette conscience aiguisée de sa propre situation m’apparaissent louables, mais aussi représentatifs d’une tendance de plus en plus répandue à reconnaître nos privilèges et la manière dont ceux-ci informent nos comportements et favorisent, entre autres, notre sentiment de légitimité et notre aisance à nous exprimer publiquement. MP fait partie d’une génération de militantes qui ont développé leur vision du monde à l’aune du concept d’intersectionnalité, et qui appréhendent en ce sens la condition des femmes (et des personnes non conformes dans le genre) comme des juxtapositions complexes d’oppressions multiples – liées au racisme, au capacitisme (traitement défavorable des personnes vivant avec un handicap), aux disparités socio­économiques, etc. – qui en défavorisent certaines au profit d’autres. On considère de plus en plus aisément, par exemple, qu’une femme blanche issue d’une famille d’universitaires n’aura pas nécessairement la même expérience du sexisme qu’une femme racisée ou qu’une autre ayant grandi dans un milieu précaire. Une telle grille d’analyse nous empêche de concevoir les rapports de pouvoir de manière univoque et nous incite à reconnaître nos propres angles morts, à relativiser notre propre position par rapport aux injustices que l’on décrit.

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