Éditorial

Qui raconte le monde?

Une revue pour faire circuler les idées.

À l’élection fédérale de 2006, la grande région de Québec a fait élire pas moins de neuf députés conservateurs. On avait alors commencé à parler du «mystère Québec»: la Capitale-Nationale se démarquait par sa haine de l’État-providence, du syndicalisme, de la culture libérale radio-canadienne, des fonctionnaires et des subventionnés de tout acabit, etc. Douze ans plus tard, quelques semaines avant que la province ne porte la Coalition avenir Québec au pouvoir, le journaliste du Soleil Jean-François Cliche résumait ainsi les conclusions des plus récents sondages: «Ce n’est pas tant la région qui a changé que le reste de la province qui, dans ses parties francophones, s’est mise à voter comme Québec.»

Ce constat nous apparaît des plus lucides. Après quinze années presque ininterrompues de gouvernement libéral, marquées par une austérité budgétaire dévastatrice, la volonté de changement s’est exprimée dans les urnes. Le fait que les propositions économiques de la CAQ soient très semblables à celles des libéraux n’y a rien changé. «Les vraies affaires» ont été éclipsées par la défense du projet identitaire – auquel l’ancien patron d’Air Transat s’était pourtant peu intéressé auparavant dans sa carrière politique.

Le récit que la CAQ a exploité, avec succès, pour récolter des votes est celui d’un peuple menacé par l’Autre dans ses valeurs et son identité. Ce discours est depuis une bonne décennie utilisé pour mobiliser la «majorité» contre les groupes dits «minoritaires», qui font ici office de repoussoir afin de construire une opposition entre «eux» et «nous». Bien sûr, la Vieille Capitale n’est pas la masse homogène que l’on voudrait croire, pas plus que le Québec n’est cette nation francophone monolithique que certains chroniqueurs exaltés aiment louanger. Mais pour ceux qui exploitent sans nuance cette fable, la stratégie s’avère payante.

À l’heure actuelle, tous les partis politiques provinciaux, le Parti libéral inclus, se réclament d’une forme ou d’une autre de nationalisme. Le référent est devenu hégémonique. Dans sa version caquiste, l’appel à la nation s’articule autour de «la langue française, de la culture et de la laïcité de l’État». Une année de pouvoir a suffi pour que l’on voie de quoi il en retourne, concrètement: réduction du nombre d’immigrants accueillis au Québec, effacement des minorités religieuses des institutions publiques, déplacement de l’«Immigration, la Diversité et l’Inclusion» à l’«Immigration, la Francisation et l’Intégration» dans la dénomination ministérielle… «La Coalition avenir Québec représente la forme la plus pure de ce recul vers l’appartenance canadienne-française», écrivait le politologue Louis Balthazar dans les pages du Devoir en mai 2019, au sujet du virage identitaire de la formation politique.

Liberté naît précisément à l’époque où l’on passe d’un nationalisme ethno-religieux à une conception plus civique de celui-ci – conception qui demeure largement mythifiée et qui repose sur une histoire qu’on raconte en coupant les coins rond, mais tout de même. Quelle ironie de constater que le virage politique qu’emprunte actuellement le Québec renoue avec un nationalisme poussiéreux, qui exhale une certaine odeur de cimetière…

Alors qu’à l’époque de la fondation de la revue, le combat contre l’élite anglophone occupe plusieurs des écrivains qui publient dans nos pages ainsi que nombre de penseurs aux allégeances politiques diverses, une partie de cette intelligentsia est aujourd’hui en croisade contre le multiculturalisme, la diversité et ses «dérives». Des animateurs et des chroniqueurs pyromanes tirent profit de leurs tribunes pour montrer du doigt un ennemi aussi imaginaire que vulnérable, contribuant à rallier la population derrière un projet politique réactionnaire. Leur ascendant idéologique est devenu indéniable, et la place qu’occupe tout ce monde dans l’espace public leur confère un pouvoir, une influence contre lesquels il est aujourd’hui difficile de se dresser, avec nos modestes moyens.

Cet état des lieux nous pousse à réfléchir à la manière dont circulent les idées à l’intérieur d’une petite société comme le Québec. Les auteurs et les artisans de Liberté proposent depuis soixante ans un espace de dialogue et de débat qui, il faut bien le dire, n’est pas fréquenté par tous, et dont on évalue difficilement la portée. Ceux et celles qui lisent la revue ne représentent qu’une frange de la population, que l’on peut imaginer éduquée et acquise à nos penchants esthétiques et politiques. Partant de là, nous nous sommes demandé comment ratisser plus large, comment conquérir de nouveaux publics, afin de faire circuler les idées au-delà de nos cercles restreints. De tels souhaits paraissent forcément illusoires, mais peut-être devraient-ils néanmoins nous guider. Pour demeurer pertinents, pour que notre voix demeure audible, nous ne pouvons peut-être pas nous contenter d’informer le lectorat du haut de nos savantes connaissances. Peut-être faut-il aussi chercher à toucher ceux que l’on voudrait rejoindre en racontant leurs histoires, en rendant compte de leur réalité – que ce soit en abordant des œuvres artistiques et littéraires ou des idées politiques subversives. Il faut partir de ces expériences pour raconter le monde, ce qui n’a rien de sensationnaliste ou d’abrutissant; ce n’est pas une corruption de la pensée. Il s’agit surtout de rassembler, de mobiliser, d’éveiller, d’émouvoir. Voilà une avenue qui mérite à tout le moins d’être explorée dans les années à venir.

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