Critique – Cinéma

Sous l’œil du monde

Fidèles à la ligne éditoriale de Liberté, selon laquelle, pour parler de l’actualité, il faut prendre un peu de recul, et soucieux de rendre compte de tout ce qui touche l’art et la politique, Catherine Le Guerrier et Jean-Marc Limoges ont sélectionné une douzaine de films présentés aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal 2018 afin de prendre le pouls de notre monde. Voici le premier volet de cette couverture qui, avant de s’intéresser aux films sur l’art, s’attache aux films sur le politique.

«Merci de nous parler. Nous savons que c’est difficile. Avec un peu de chance, ça pourrait aider.» Ces mots sont répétés par d’innombrables journalistes s’adressant à Nadia Murad, qui hoche la tête, sourit douloureusement et raconte son histoire. Celle qui souhaitait ouvrir un salon de coiffure pour montrer aux femmes qu’elles sont magnifiques a plutôt emprunté le chemin du militantisme international après avoir été réduite à l’esclavage sexuel par des soldats du groupe armé État islamique, avec les femmes et les filles de son village syrien. Ayant réussi à fuir, elle profite de sa liberté pour raconter sur toutes les tribunes l’histoire de ces pères qui furent froidement fusillés, le calvaire de ces femmes toujours captives et le malheur de son peuple yézidi dispersé.

On Her Shoulders (Alexandria Bombach, 94 min.) n’aborde toutefois ce cauchemar que par la bande, préférant nous en présenter un autre, situé en aval: l’épuisement qui guette Nadia et sa modeste équipe, prisonnières d’un incessant va-et-vient entre l’ONU, les gouvernements nationaux et les médias internationaux, à la recherche du soutien politique et populaire nécessaire pour sauver leur peuple et traduire leurs tortionnaires en justice. Nadia accepte avec résilience les questions répétitives qui trahissent le voyeurisme des médias et les limites de temps absurdes de l’Assemblée générale des Nations unies. Elle sourit malgré la fatigue lors des séances photo, s’éreinte à serrer les mains de politiques, accepte placidement la star-systématisation dont elle fait l’objet. Mais ce documentaire poignant fait plus que présenter la lutte de cette jeune femme contre l’inertie des puissants: il fait de nous ses interlocuteurs. En effet, en entrecoupant la quête de Nadia sur les diverses tribunes d’une entrevue exclusive lors de laquelle elle s’adresse directement à la caméra et commente ses apparitions médiatiques, le film se prend lui-même, comme média, pour sujet. Dès lors, ce n’est plus le public dans le film, mais le public du film qui est pris à témoin. Nous devenons cet auditoire – si facilement distrait, mais à la valeur politique inestimable, capable de faire pression sur les élus et de les tenir responsables de leur inaction – que Nadia cherche à atteindre. Nous sommes partiellement responsables de ce désespoir qui la pousse à se prendre elle-même en otage, s’exhibant en larmes et exigeant une réaction institutionnelle, sans quoi…

Ainsi, notre désir de critiquer l’optimisme naïf des parlementaires ou le décalage grotesque entre la gravité de la quête de Nadia et la superficialité des commentaires sur son apparence est instantanément étouffé. Oui, le droit international est inefficace et les médias font des caprices. Oui, On Her Shoulders a ses défauts (pourquoi cette musique triomphante à l’entrée de Nadia à l’ONU?). Mais devant ce portrait de Nadia, qui ne peut se permettre de critiquer les avenues imparfaites qui s’offrent à elle, le pessimisme désabusé qui nous habitait à l’ouverture de la projection nous semble la pire des bêtises. Même notre souci sincère pour son bien-être semble trahir celle qui refuse toute forme de soutien psychologique (qui ne changerait rien, après tout, au sort des Yézidis): comme elle le laisse sous-entendre à l’occasion de son discours à l’ONU, jouant sur le double sens du terme anglais moved, rien ne sert de s’émouvoir à qui ne sait agir.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 325 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!

  • Alexandria Bombach
    On Her Shoulders

    États-Unis, 2018, 94 min.

  • Nadine Gomez
    Exarcheia, le chant des oiseaux

    Québec, 2018, 73 min.

  • Simon Lereng Wilmont
    The Distant Barking of Dogs

    Danemark, 2017, 91 min.

  • Zhang Mengqi
    Self-Portrait: Sphinx in 47 km

    Chine, 2017, 94 min.

  • Giorgio Ferrero et Federico Biasin
    Beautiful Things

    Italie, 2017, 97 min.