Critique – Scènes

Apprendre à être désagréable

«Se montrer obstinée, c’est volontairement faire état de son désaccord, c’est se positionner en fonction d’un désaccord. Et rendre public ce désaccord amène parfois à se montrer désagréable. Le féminisme, pourrait-on dire, est une création de femmes plutôt désa­gréables.» Ces mots sont ceux de Sara Ahmed, dans «Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés)», texte publié en français en 2012 et tiré de son ouvrage The Promise of Happiness (2010). Les femmes et les féministes ont si peu d’espace, il me semble, pour exprimer leurs colères, leurs insatisfactions et leurs désespoirs, si peu d’espace pour être désagréables en toute liberté. Nous sommes bien souvent les premières à réprimer nos envies de hurler, à nous auto-surveiller et à bien peser les mots que nous employons pour exprimer un désaccord.

J’espérais secrètement trouver au chantier féministe du théâtre Espace Go, un événement de six jours qui s’est tenu en avril dernier, un espace de colère bouillante, un lieu où les idées de rébellion seraient affichées en grande pompe et où les voix des femmes, autrices, metteuses en scène et comédiennes féministes s’élèveraient enfin pour hurler leur désir de justice et de reconnaissance. Je me doutais bien que je rêvais, mais ce léger espoir me donnait confiance. Surtout, ça calmait la rabat-joie féministe (killjoy feminist, l’expression est de Ahmed) en moi, ne serait-ce que quelques instants. «S’engager dans l’activisme politique, toujours selon Ahmed, revient […] à engager un combat contre le bonheur.» Et puisque «le bonheur a pour fondement l’effacement des signes de mésentente», il faut le déstabiliser. Lui opposer une résistance constante, pour qu’un dialogue constructif advienne. Le chantier féministe, avec ses tables rondes et ses conférences portant sur le sexisme de la langue, l’histoire de la prise de parole des femmes, les réflexions sur le déboulonnement des mythes et la représentation des femmes dans les médias, entre autres, avait le potentiel de combattre le bonheur. C’était le moment adéquat pour fracasser les apparences trompeuses, celles qui nous font miroiter l’engagement et l’ouverture de cette communauté d’artistes plutôt tissée serré. Le moment de révéler les failles de ce bonheur qui invisibilise les femmes. Le bonheur tranquille de ceux qui décident. Il est construit sur une loi tacite, que personne n’énonce tout haut, mais que chacun et chacune a depuis longtemps intériorisée: le milieu théâtral repose sur le travail collectif et sur «les bonnes connexions». Si nous souhaitons obtenir des contrats, nous avons intérêt à savoir plaire et à nous faire aimer. À effacer les signes de mésentente, donc. Et malgré l’effervescence féministe des dernières années, les personnes qui mettent en pratique des revendications féministes ne se font pas particulièrement aimer dans le milieu théâtral. Partant de ce constat, on comprend pourquoi les femmes n’ont pas envie de fesser à grand coup de militance dans la façade consensuelle de ce petit écosystème et pourquoi on n’a entendu que de faibles rugissements tout au long de ce chantier.

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  • La place des femmes en théâtre

    Chantier féministe: tables rondes, dîners-causeries et ateliers collaboratifs
    À l’Espace Go du 8 au 13 avril 2019

  • Sara Ahmed
    Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés)

    Traduit de l’anglais par Oristelle Bonis
    Cahiers du genre, vol. 2, no 53, 2012