Critique – Littérature

Retour vers 1959

Hubert Aquin, L’invention de la mort

Le 27 novembre 1959, René Lallemant se suicide en se jetant avec sa voiture dans le fleuve Saint-Laurent, à la hauteur de Beauharnois: ainsi résume-t-on ce premier roman d’Hubert Aquin, écrit entre 1959 et 1961, paru à titre posthume en 1991. Le Saint-Laurent est ici un tombeau, loin du tellurisme vibrant auquel Gatien Lapointe consacrera une Ode (1963); de même, la majesté des barrages hydroélectriques dont la nationalisation allait donner le la de notre prise en charge collective est ici visitée à contre-courant – excusez-la –, car c’est vers celui de Beauharnois que roule René pour trouver la mort. Hubert Aquin nous raconte, dans ce roman, un autre Québec, désespéré, sans avenir, tout d’un passé renié. René aime Madeleine, et Madeleine l’aime, mais l’aime-t-elle assez, de la bonne façon, avec ce qu’il faut de pudeur et de don de soi? Madeleine est vieille, René a trente ans, l’intellectuel d’exception; René a du charme, Madeleine a le «ventre vergeté, défait par trois grossesses, ces seins atrophiés […], ce nu ressemblait à une cruelle prémonition de la sénescence. Madeleine vivait avec le corps de sa mère.» Si cette femme est à sa manière un pays, à la sauce des poètes des années 1960, elle est pour le narrateur une femme-mère, taillée dans l’amour incestueux: il désire «sa Jocaste». La métaphore se fait larmoyante quand René exprime la source de sa pulsion de mort: la France, la (mère) patrie, refuse de le recevoir comme correspondant de son journal. L’ambitieux est déconfit: il se jette avec sa voiture dans le fleuve, pour renaître, qui sait, quelques années plus tard, en flammes, dans les eaux du lac Léman – dixit Prochain épisode.

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