Critique – Littérature

Cachez ce colonialisme que nous ne saurions voir

Elle était attendue depuis fort longtemps, cette perspective inuit sur une partie enfouie de l’histoire canadienne et québécoise: les processus de négociation de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. Effectivement, bien que cette Convention ait été célébrée jusqu’à aujourd’hui par les gouvernements québécois successifs, le gouvernement fédéral et certains représentants eeyou, il demeure exceptionnel d’entendre des récits qui font écho, d’un côté, aux tensions vécues au sein du Premier Peuple inuit durant ces négociations territoriales et, de l’autre, à des critiques fines du colonialisme québécois, reproduisant de manière étonnante celui du Canada. Rares furent les auteurs qui ont osé remettre en question la légitimité même de la sacro-sainte société d’État Hydro-Québec, en mettant en lumière la pression exercée par cette institution mythique du Québec moderne sur le processus menant à la signature de la Convention, dans la nuit du 12 novembre 1975. Avec quelque quarante années de recul, Zebedee Nungak, un des négociateurs de la partie inuit, nous offre le récit inédit et fidèle de son expérience et de ses réflexions sur le premier traité moderne au Québec.

Un court récit qui en dit long

L’auteur relate l’histoire des relations entre le peuple inuit et le Québec, qui débutent de manière absurde en 1912 lors du transfert au Québec par le gouvernement fédéral, et sans le consentement du Premier Peuple inuit, des terres ancestrales de l’Ungava. Ce transfert des terres à la province devait subtilement transférer au Québec l’administration du peuple inuit habitant ces territoires, une responsabilité que le Québec refuse d’exercer en prétextant que les Inuit sont des «Indiens» au sens de l’article 91(24) de la Loi constitutionnelle de 1867 et que leur encadrement relève donc d’une compétence fédérale. La Cour suprême du Canada confirme cette interprétation à travers le jugement Re Eskimo de 1939, attestant le transfert des terres ancestrales des Inuit au Québec, mais, ironiquement, sans accorder à la province la responsabilité du Premier Peuple inuit lui-même.

C’est seulement au début des années 1960 qu’Hydro-Québec s’intéresse au potentiel hydroélectrique des rivières du nord de la province. En 1971, le gouvernement de Robert Bourassa annonce le «projet du siècle», celui de la Baie-James, en commençant la construction de routes pour permettre les premiers déboisements et le dynamitage qui détourneront de leur cours plusieurs rivières, et ce, à des fins de production hydroélectrique. Ce vaste chantier devait matérialiser le leitmotiv québécois du «maîtres chez nous», caractérisé par la deuxième phase de la nationalisation de l’électricité, et rendre effectif un projet de développement économique basé sur l’exploitation du territoire et des ressources naturelles du nord de la province. Ce projet de développement d’envergure, «digne d’une description biblique», comme l’écrit Nungak, s’élabore sans la consultation ni l’assentiment des personnes habitant ce territoire, et donc directement concernées par ses retombées environnementales, notamment, les Premiers Peuples eeyou et inuit, qui s’y opposent fermement. «C’était dans l’air du temps», explique Denys Delâge, historien et sociologue qui préface l’œuvre, et qui souligne que les Premiers Peuples sont dépouillés de tout droit démocratique entre 1876 et 1951, y compris celui d’être représentés par un avocat. De plus, quelques années auparavant, en 1969, le Livre blanc du ministre des Affaires autochtones proposait l’idée, fortement critiquée par les Premiers Peuples, d’abroger le statut d’Indien afin d’assimiler ces derniers à la société canadienne. Nungak relate comment l’Association des Inuit du Nord du Québec (AINQ) se joint à l’Association des Indiens du Québec (AIQ), une alliance historique entre les Premiers Peuples inuit et eeyou, afin de mener de front la contestation du projet de la Baie-James devant la Cour supérieure du Québec en 1972, et ce, en demandant une injonction interlocutoire pour arrêter les travaux de construction sur le territoire. Un jugement courageux de la part du juge Albert Malouf accorde l’injonction, mais cette dernière est rejetée une semaine plus tard en Cour d’appel, rejet confirmé par la Cour suprême, sous prétexte que les intérêts d’une minorité ne peuvent évincer ceux de la majorité.

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  • Zebedee Nungak
    Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes: Le combat des Inuit du Québec pour leurs terres ancestrales

    Traduit de l’anglais par Juliana Léveillé-Trudel
    Boréal, 2019, 192 p.