Dossier

La cavalcade des «catholiques cowboys»

De Pierre Elliott Trudeau à Mathieu Bock-Côté, l’éternel retour d’un anti-intellectualisme très canadien-français.

Theodor Adorno écrivait, dans Minima Moralia (1951): «À Oxford, on distingue deux sortes d’étudiants, les tough guys et les intellectuels: aux termes d’une telle opposition, ces derniers seraient donc presque immédiatement assimilables à des femmelettes. Il semble bien que, sur le chemin de la dictature, la classe dominante se polarise selon ces deux extrêmes.» Nous n’irons pas jusque-là, mais force est de constater que cette polarisation a été au cœur même de l’anti-intellectualisme canadien-français. Avant les années 1960, et comme s’ils n’existaient pas, les intellectuels étaient représentés comme le contraire de la soi-disant virilité et vivacité des cultivateurs canadiens-français. Comment penser avoir le temps de réfléchir quand il faut d’abord construire le pays, se borner aux tâches les plus utiles, nourrir sa nation? Depuis au moins le journaliste Étienne Parent, au XIXe siècle, on sait que l’heure du «divertissement» des lettres n’a pas sonné, du moins tant que ce pays n’aura pas vieilli, un peu, et que celui qui ne saura participer à l’entreprise d’édification du pays aura l’air bien faible. Même l’intellectuel par excellence du XXe siècle, André Laurendeau, reprenait cette vision des choses: «Je me demandais comment des personnalités aussi riches se transformaient, dans les usines à bacheliers, en une “élite” rachitique, chez qui la joie et la saveur originelles s’étaient presque éteintes. Il me semblait que nous réussissions mieux nos habitants que nos intellectuels.» «A-t-on déjà vu sur Terre / Un intellectuel musclé?» demandait Plume Latraverse. Pas dans le Québec de 1959, en tout cas.

Soixante ans plus tard, au moment où Liberté peut retirer sa rente du Québec, où en sommes-nous? L’anti-intellectualisme s’est-il évanoui? Non, bien sûr que non. Il y a l’anti-intellectualisme banal, gras, qui ne meurt jamais. Les béotiens ont la couenne dure. Exemple parmi cent: en 2015, Jean Tremblay, à l’époque maire de Saguenay, publiait une vidéo sur internet afin de s’opposer aux «intellectuels de ce monde» qui bloquaient ses projets de développement industriel. Il en appelait alors aux travailleurs et aux syndicats pour… quoi, au juste? Évidemment, il y a aussi ces images d’Épinal: bourgeois, signataires hypocrites du Pacte pour la transition, qui considèrent qu’à l’est d’Hochelaga-Maisonneuve, c’est la rase campagne. On l’aura deviné: ce n’est pas l’anti-intellectualisme le plus intéressant.

Fort d’une très longue tradition, l’anti-intellectualisme des intellectuels est plus pervers. Il se caractérise notamment par le refus de se considérer comme intellectuel. En France, c’était essentiellement le cas des conservateurs ou des réactionnaires, fussent-ils lettrés. À la fin du XIXe siècle, le substantif «intellectuel» a d’abord été une insulte lancée par les antidreyfusards à ces hommes et à ces femmes usant de leur statut professionnel pour mieux se porter à la défense du capitaine injustement condamné. Au Québec, le terme est aussi connoté négativement dès son apparition, en 1903, par le protosociologue Léon Gérin. Lionel Groulx, étudiant en Europe à la même époque, est fasciné par la vie intellectuelle, mais la maintient à une certaine distance. Il a peur d’être contaminé par des virus (idéologiques) étrangers. L’organisme canadien-français est alors bien fragile.

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Jonathan Livernois est professeur agrégé d’histoire littéraire et intellectuelle au Département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval. Il a récemment fait paraître La révolution dans l’ordre: une histoire du duplessisme (Boréal, 2018).