Dossier

La Révolution tranquille à l’épreuve de la reproduction sociale

Enquête à l’origine du déclin de l’État providence.

Dans les années 1960, l’État québécois joue un nouveau rôle dans la prise en charge des services publics et des programmes sociaux, d’où les communautés religieuses et les acteurs philanthropiques se sont progressivement retirés. Ce phénomène a d’abord été qualifié de «Révolution tranquille» dans les journaux, avant que les manuels d’histoire ne consacrent son usage. Au fond, ce terme insiste sur les spécificités du «modèle québécois», aucun autre État n’ayant connu de révolution dite «tranquille». Cette période, si marquante soit-elle pour la société québécoise, s’inscrit toutefois dans une transformation globale de l’action des gouvernements occidentaux relativement aux besoins en matière d’éducation, de soins et de services – transformation qui doit aussi être observée dans le cadre plus large de l’organisation de la reproduction sociale.

La théorie de la reproduction sociale (TRS), élaborée par des féministes marxistes, permet de comprendre comment certaines institutions comme l’État, le marché, la famille ou les communautés gèrent le travail d’éducation, de soin, de transmission des valeurs et de construction des identités afin que les populations, à l’intérieur des sociétés capitalistes, se reproduisent biologiquement et socialement. Il s’agit d’une interprétation particulière de la notion de reproduction sociale chez Karl Marx, qui a surtout été comprise, jusqu’ici, comme la reproduction des classes sociales à travers l’éducation ou les idéologies, par exemple. Mais la TRS ne s’intéresse pas seulement à la reproduction des inégalités de classes, elle observe la reproduction des sociétés elles-mêmes. Selon l’historienne Tithi Bhattacharya, elle se réalise de trois manières interdépendantes: par le travail non rémunéré dans la famille, par les programmes sociaux et les services fournis par l’État, et par les services privés, dispensés par divers acteurs du marché. Ici, on peut songer aux services payés par les ménages visant à accomplir une partie du travail d’entretien ou de soin, dont la garde d’enfants, l’aide à domicile ou le travail domestique.

Alors que le marxisme s’est traditionnellement intéressé aux rapports de production et d’exploitation entourant le travail salarié, la TRS permet d’élargir notre regard. Elle pose la question: qu’est-ce qui permet à des travailleurs et à des travailleuses de se présenter chaque jour à leur emploi? Qui nettoie, prépare les repas, éduque les enfants, soigne les malades ou s’occupe des personnes âgées afin que d’autres aillent au travail, hors du logis? Pour reprendre les trois avenues évoquées par Tithi Bhattacharya, on peut supposer qu’au matin, c’est la femme qui nourrira et habillera ses enfants, avant de les conduire au centre de la petite enfance, là où l’État prend le relais afin qu’elle-même puisse se rendre au travail. Pendant ce temps, une autre femme viendra peut-être nettoyer son logement pour qu’il soit propre à son retour. Dans cette routine quotidienne presque banale, la reproduction sociale se réalise à différentes échelles, ce qui dévoile un monde occulté dans la simple analyse du travail salarié. Ce sont les rapports informels qui se révèlent, cachés ou invisibles, mais pourtant nécessaires à la vie – rapports marqués par le genre, la «race», le statut et la classe sociale.

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Camille Robert est doctorante et chargée de cours en histoire à l’UQAM.