Dossier

Ce qui s’agite

Apparue au courant des années 1960, la pensée décoloniale cherchait à rendre aux peuples – et notamment aux Québécois·es – le pays qui leur avait été dérobé. Ce discours n’était cependant pas sans contradictions.

En 1973, Jacques Ferron, à qui je retourne souvent, écrit: «Le Québec, qu’on le prenne de tous bords, tous côtés, c’est une difficulté intellectuelle, une entité qu’on ne retrouve pas dans les livres de définition.» Entre le colonisé et le colonisateur, le Québec balance et les angles morts sont nombreux. Témoignant d’une histoire nationale complexe et avec la lucidité qu’on lui connaît, le bon docteur ajoute que «[s]i l’on cherche à l’en revêtir de force chez les grands tailleurs reconnus, tel Maurras, tels Memmi et Fanon, il est mal fagoté et nos célèbres intellectuels, ses habilleurs, ont des comportements bizarres». Suivant sa réflexion, c’est donc dire que l’appropriation et le rapatriement de certains discours critiques ou militants – nationalistes intégraux et décolonialistes en tête – dans les milieux intellectuel et littéraire québécois doivent susciter plus de questions qu’apporter de réponses. Alors que les années 1960 accueillent assez bien l’idée que le peuple canadien-français doit lutter contre les dominations d’Ottawa, Londres, New York et Rome, les années 2000 voient plutôt les revendications autochtones prendre le devant de la scène. Si la circulation des pensées de la décolonisation joue un rôle important dans l’expression de désirs et d’idéaux nationalistes de gauche, tant dans des revues comme Liberté ou Parti pris qu’au sein de regroupements militants, c’est peut-être à la lumière de la résurgence des écrits de la décolonisation – entendue comme un processus visant la monstration et le démantèlement de toutes formes du pouvoir colonial – que l’on peut mieux saisir la portée de cet argumentaire et des alliances qu’il crée ou récuse.

S’inscrivant dans la rhétorique d’un particularisme francophone, les recours à la décolonisation comme outil de pensée apte à témoigner de la situation des Canadiens français tiennent à certains passeurs – Gaston Miron et Hubert Aquin, par exemple –, mais aussi à la visite, à Montréal, de penseurs influents tels qu’Albert Memmi. Ces usages tendent cependant, et de récents travaux dont ceux de David Austin et de Sean Mills le montrent bien, à garder dans l’ombre certaines luttes, oblitérant par l’utilisation même du langage les revendications féministes, noires… et des Premiers Peuples. Or cette question mériterait un article en soi: c’est aussi par l’inscription dans une tradition précise que l’argumentaire emprunté aux pensées de la décolonisation prend racine, au Québec. Et cette écriture de l’histoire majoritaire se caractérise par la croyance en deux peuples fondateurs, autant qu’elle teinte la manière d’envisager et de comprendre les théories de la décolonisation. Les mythes ont, après tout, la couenne dure et une force de cohésion importante au sein des ensembles dits nationaux.

Dans l’espace de dialogue ouvert par Liberté au moment charnière qu’est le début des années 1960, le discours de la décolonisation apparaît assez rapidement – explicitement dès 1962, implicitement dès les premiers numéros – comme le socle permettant aux intellectuel·les de l’époque de comparer le Québec avec d’autres nations qui ont acquis l’indépendance et celui d’un affrontement avec les ascendances canadienne-anglaise, américaine et cléricale. La décolonisation fédère, dans les années 1960, tout un pan de l’intelligentsia francophone où l’indépendance nationale reflète la mise au monde de l’être québécois, la condition sine qua non d’une expression communautaire et individuelle complète enfin libérée des «chaînes» de son présent colonial.

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Marie-Hélène Constant a terminé un doctorat au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal et mène actuellement un stage postdoctoral. Elle publie de la poésie et des articles scientifiques sur diverses plateformes.