Reportage

¡Felicidades Guana!

Cuba évoque bien des choses pour les Québécois. Lieu de tourisme pour les uns, irréductible bastion communiste pour les autres. Or, Cuba, c’est aussi les Cubains et les Cubaines. Comment vivent-ils, quels sont leurs espoirs? Que reste-t-il vraiment aujourd’hui de la révolution cubaine?

Le 5 mai 1969, un vol de la compagnie Eastern Airlines parti de l’aéroport LaGuardia, à New York, en direction de Miami, est pris d’assaut par deux passagers. Ils exigent que l’appareil bifurque de sa trajectoire et se pose à l’Aéroport international José-Martí, à La Havane. Les deux pirates sont munis d’un pistolet de calibre .38 et d’un couteau de poche. Ils sont nerveux, ils suent à grosses gouttes. Dans un anglais cassé, ils promettent qu’ils ne feront de mal à personne si l’avion se pose à Cuba. L’équipage comprend vite que les deux pirates ne sont pas dangereux, qu’il suffira de les larguer sur le tarmac pour avoir la paix. L’opération de détournement dure en tout 45 minutes. À l’atterrissage, la scène prend des airs clownesques: l’aéroport n’a pas l’habitude d’accueillir des Boeing 727 et l’escalier mobile est trop court pour atteindre la porte de l’appareil. Les militaires cubains doivent utiliser l’escalier intégré à l’avion pour monter à bord et escorter les pirates à l’extérieur. On les conduit dans un petit salon de l’aéroport, où on leur enjoint de s’identifier. Ils s’appellent Pierre Charrette et Alain Allard. Ils sont Canadiens et demandent l’asile politique à Cuba, invoquant qu’ils sont poursuivis chez eux pour leur participation à un mouvement révolutionnaire, le Front de libération du Québec (FLQ). À l’époque, dans de telles circonstances, le gouvernement cubain accorde automatiquement l’asile. On leur donne donc sur-le-champ un vaccin antivariolique et, une demi-heure plus tard, ils montent à bord d’une voiture qui les conduit au centre-ville de La Havane. L’avion repart peu après vers Miami, le temps que les autres passagers se dégourdissent les jambes.

C’est à peu près ainsi que les protagonistes eux-mêmes relatent cette anecdote intrigante, dans un livre d’entretiens réalisé en 1975 par la journaliste Michèle Tremblay, intitulé De Cuba, le FLQ parle. Pierre Charrette et Alain Allard sont peu connus, notamment parce qu’ils ont fui vers Cuba avant les événements d’octobre 1970. Ils se savaient traqués par la police pour leur participation à plusieurs actions du FLQ, en particulier depuis l’histoire de la bombe à la Bourse de Montréal, qui explosa en février 1969 et fit plusieurs blessés. Leur trajet entre Montréal et La Havane se fait par étapes, dès le mois de mars 1969. Ils se rendent d’abord à la frontière américaine, puis filent vers New York, où ils sont brièvement accueillis par des militants des Black Panthers, dans Harlem, qui les aident à planifier la suite de leur périple, sans pour autant leur offrir une hospitalité inconditionnelle. La seule présence de ces fugitifs représente en effet un risque considérable. La police effectue des perquisitions quotidiennes, et il n’y a aucune chance que ces deux Blancs apparus mystérieusement dans Harlem passent inaperçus. Cuba apparaît vite à Charrette et à Allard comme la destination la plus viable, mais le chemin pour s’y rendre s’annonce ardu. Sans passeports, ils ne peuvent envisager de quitter le pays légalement, d’autant plus qu’ils sont fichés partout, et par voie maritime, l’entreprise est trop périlleuse. Le détournement d’avion se pose donc comme le moyen le plus sûr de se rendre à La Havane. Après deux mois de planification, ils dénichent un pistolet et un petit couteau et montent à bord d’un avion vers Miami. On connaît la suite.

À leur arrivée, les felquistes se terrent, pendant plusieurs semaines, dans une chambre de l’hôtel Vedado, au cœur d’un ancien quartier chic de La Havane. Le récit de leurs premiers moments dans la capitale cubaine est marqué par l’angoisse et le mal du pays, mais petit à petit, ils prennent leurs aises dans la ville. Leur quotidien devient plus décontracté. Dès avril 1970, ils s’autorisent à voyager hors de Cuba. Ils se rendent en Europe et au Moyen-Orient, pour aller à la rencontre d’autres groupes révolutionnaires, notamment en Algérie. Ils choisissent néanmoins de revenir à Cuba, motivés, on le devine, par un mélange de confort et d’admiration politique. Ils suivent à distance les événements d’octobre 1970 au Québec et sont là pour accueillir les illustres membres de la cellule Libération, lorsque ceux-ci s’exilent à leur tour. À l’arrivée des autres felquistes, Allard et Charrette ont déjà refait leur vie: l’un enseigne le français dans une école de langue et l’autre travaille au ministère du Commerce intérieur. Ils vivent bien.

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Aurélie Lanctôt est codirectrice et rédactrice en chef de Liberté.