Reportage

Les statues de sel

Des années après la disparition de l’écrivaine, la maison familiale d’Anne Hébert reste emplie de traces: lettres inédites, photographies, souvenirs. La grande écrivaine hante encore le petit village de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Mais pour combien de temps?

Un lieu appartient pour toujours à celui qui se l’approprie avec le plus d’acharnement, s’en souvient de la manière la plus obsessionnelle, l’arrache à lui-même, le façonne, l’exprime, l’aime si radicalement qu’il le remodèle à son image.

— Joan Didion

Très tôt dans la vie, j’ai su que les lieux, ça n’existait pas, que leur charme n’était que momentané, qu’il n’était pas renouvelable, qu’il se laissait consommer comme le reste. Il n’y avait que la futilité des «endroits» et elle ne pouvait que déteindre sur nos vies, les faisant apparaître comme elles étaient vraiment: des choses mal construites, bâclées, jamais à la hauteur de ce qu’elles auraient pu être. La meilleure façon de faire vivre les lieux était de ne pas les épuiser et pour cela, il fallait savoir partir à temps. Aussi me semblait-il paradoxal de pouvoir accéder à cette maison, celle d’Anne Hébert, de son enfance à Sainte-Catherine, moi qui depuis toujours étais sans endroit véritable, moi qui, d’un déménagement à l’autre, n’avais jamais su entretenir de fidélité envers les lieux où j’avais habité et les êtres qui s’y trouvaient. Depuis l’enfance, je n’avais toujours fait que les quitter pour d’autres sans jamais y remettre les pieds. Cet été-là, je m’apprêtais à avoir vingt-neuf ans, et je laissais derrière moi une longue liste de vingt-deux endroits où, insatisfait, je n’avais vécu qu’en attente du prochain départ, mes cartons parfois à peine défaits quand je n’avais pas passé des semaines entières à bien m’installer, avant de tout vendre sur Kijiji et de repartir, soulagé. C’était des années où toutes mes choses pouvaient tenir dans une Toyota Echo, puis un jour, c’est de la Toyota Echo elle-même que je me suis départi, sans jamais songer à la photographier, elle qui, pendant toutes ces années, m’avait accompagné un peu partout, comme une amie fidèle. Au pays, un jeune sans-abri sur trois était issu de la communauté LGBTQI+ et chez moi, il y a toujours eu cette possibilité de l’itinérance comme un nuage qui flottait au-dessus de ma tête, partout où j’allais. Je me suis parfois senti à un cheveu de finir dans la rue, mais quand je sentais que je pourrais tout abandonner, partir m’installer sur le trottoir avec un sac de couchage jusqu’à devenir méconnaissable, quand j’en étais si près que je me faisais soudainement peur, j’allais consulter un psychologue et peu à peu sa voix dissipait pour moi le danger. Il le chassait. Il me donnait les trucs et j’appliquais les trucs pour m’éloigner à reculons. Je retrouvais mon difficile chemin de la vie ordinaire, celui où j’étais sain et sauf. Pourtant, au printemps 2017, quelque chose faisait de nouveau naître en moi la conviction que ma présence à Québec arrivait à son terme, qu’il me faudrait bientôt repartir. Je repoussais le moment où je devrais me poser encore en boucle cette éternelle question angoissante: où vivre?, sachant que la réponse serait encore la même: partout, c’est-à-dire nulle part. Et moi, le dissipé, l’inconstant, l’errant, je m’apprêtais à pénétrer dans le domaine d’une écrivaine à bord d’une voiture louée pour la journée. Je m’apprêtais à voir à quoi ressemble une maison vers laquelle on revient, un endroit qui a longtemps continué de hanter celle qui y avait séjourné et dont l’odeur la pourchassait jusque dans son appartement du Ve arrondissement de Paris, bien des années après qu’elle l’eut quitté. Et au moment même où la voiture que j’avais louée remontait d’un coup sec la longue allée couverte d’arbres, sans même ralentir, qu’elle sautillait en roulant sur les immenses racines, je croyais encore qu’un tel lieu serait sans pouvoir aucun sur un être comme moi. C’était l’été 2017. J’avais vingt-huit ans. Désormais, je sais que rien n’est jamais immunisé en ce monde.


Avant ma première visite de la maison d’enfance d’Anne Hébert, je ne connaissais pas encore le propriétaire des lieux, M. J. On m’avait seulement dit qu’il fréquentait la librairie de mon quartier, qu’il faisait partie des êtres éclatants, des révoltés, des habitués qui venaient s’accouder au comptoir tout l’après-midi et qui formaient quelque chose comme le chœur lumineux des lecteurs qui n’achètent jamais de livres. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous aimons tant ce lieu, la librairie: il résiste en recréant une communauté autour des livres avec tous les badauds de la rue Saint-Jean. Il y a là quelque chose de mon quartier, de l’esprit qui l’anime.

J’en savais très peu au sujet de M. J., je ne l’avais même jamais vu. On m’avait seulement dit qu’il était le dernier survivant de la famille, le beau-frère d’Anne Hébert, cette écrivaine à qui je consacrais un chapitre de ma thèse, et qu’il bégayait, qu’il peinait à finir ses phrases. On m’avait dit sa grande gentillesse, aussi. J’évitais malgré tout de passer à la librairie les après-midi où je savais qu’il y serait, comme si la frontière entre la thèse et la vie des écrivains ne devait en aucun cas être franchie, qu’autrement toute la fausseté de la thèse, qui n’est peut-être, au fond, qu’une représentation vidée de la vie des écrivains, menaçait d’être dévoilée par contraste.

Un jour, c’est le libraire qui m’a remis les numéros de téléphone d’été et d’hiver de M. J., tous deux notés au verso d’une même étiquette de bière. Je les ai gardés longtemps dans mon portefeuille, avec ma petite monnaie, de peur de les perdre. Puis un soir, un soir comme les autres, je lui ai téléphoné.

Les lettres inédites

À la fin du printemps, M. J. me donne rendez-vous au milieu des livres d’occasion, à la librairie de mon quartier, où le patron lui sert des bières en échange des ouvrages qu’il lui apporte de la maison familiale d’Anne Hébert, à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Les livres de la famille Hébert sont écoulés un à un, sortent de la maison pour empoussiérer les rayons de la librairie ou être vendus aux clients. Et un jour, sans même le savoir, j’achèterai pour sept dollars un exemplaire, assez rare, d’Orage sur mon corps qui appartenait à son amoureux, Pierre Hébert, le frère d’Anne, et que lui, M. J., avait extrait de la bibliothèque pour le troquer contre une Boréale IPA. Nous en rirons.

Le jour où nous avons rendez-vous, il est le seul client au comptoir, mais il me faut un certain temps avant de comprendre que c’est lui, M. J. Personne ne m’avait prévenu qu’il serait déguisé. Personne ne m’avait dit qu’il aurait l’air d’un vieux patriote de 1837, avec ses longs favoris, son bonnet, sa pelisse couverte de poudre à canon. Il agite la main dans ma direction et, en m’approchant, je crois alors qu’il est Russe. Il a cousu des mots en alphabet cyrillique partout sur sa veste, son sac, son bonnet. Ce jour-là, à vrai dire, il sortait de nulle part. On l’aurait cru téléporté depuis un autre univers. Il m’expliquera plus tard qu’il est né au Saguenay et que, dans la vie, il entretient deux passions bien éloignées l’une de l’autre: le domaine des Hébert à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, qu’il fréquente depuis les années 1970, et la Serbie, où il passe tous ses hivers. Cette année, son cœur a été opéré et il n’a pas pu s’y rendre. Cela l’attriste.

Nous parlons, puis, quand la conversation tombe, que nous cherchons tous les deux comment l’alimenter, il se met à fouiller dans son cartable. Il en sort un sac de chez Steinberg, à l’intérieur duquel se trouvent des reliques. Il en déballe une chaque fois qu’un silence s’installe et qu’il faut relancer les phrases à dire. Il me montre le reçu d’un livre de 1956, une photo de la maison de Sainte-Catherine, un prospectus de la Serbie. Puis, il me tend une lettre écrite par Anne Hébert, pour que je la lise.

Je la déplie. Elle date du 23 mars 1955. Anne Hébert, avec son écriture toute ronde, y relate qu’elle aime faire «le tour des fleurs» dans le jardin de l’hôtel de Menton, mais qu’il y en a tant et de si nouvelles qu’elle se découvre démunie, sans noms à leur donner: «bien vite ma science de fille nordique est à bout».

Une fois la lettre remise dans son enveloppe, M. J. n’a plus rien à brandir et c’est le sac en plastique de chez Steinberg lui-même qu’il tient à me montrer. Il me raconte son histoire, l’histoire de ce sac-là.

Alors qu’il range ses souvenirs, il m’explique qu’en raison de son trouble d’élocution, il lui a toujours été difficile de trouver le chemin pour entrer en contact avec les autres. À présent que presque tout le monde est mort, qu’il continue de passer ses étés seul dans la maison de Sainte-Catherine, la lettre d’Anne Hébert lui sert de prétexte pour amorcer des conversations, que ce soit ici, à la libraire, ou au bar karaoké Le Dauphin, où il sort parfois. Pour regarder les autres chanter.


Quand nous nous revoyons quelques semaines plus tard, à la librairie où nous buvons des bières, ce sont trois lettres inédites d’Anne Hébert et deux de son cousin Garneau que M. J. sort de sa sacoche serbe. Ébahi, je lui demande la permission d’en faire des photocopies. Il accepte. Nous laissons nos verres à moitié pleins sur la table, convaincus de revenir les boire. L’imprimeur n’est pas très loin, j’oublie cependant que Québec est une ville en pente, qu’il fait chaud et que le cœur de M. J. s’effrite. Il marche lentement, ressent le besoin de prendre une pause après chaque pas. Son souffle devient de plus en plus serré au creux de sa poitrine, comme s’il respirait à travers une flûte dont le son semble à tout moment vouloir s’éteindre.

Il s’arrête devant la terrasse d’un bar. Il me confie le sac de chez Steinberg et insiste pour que j’aille faire les photocopies sans lui. Il dit qu’il est trop faible pour continuer à avancer, qu’il m’attendra ici. Je promets de revenir vite, et lui, de tenir bon. Nous vivons comme dans une scène de film.

Je tiens à manipuler les lettres moi-même, et l’employé à qui je refuse de les confier me boude. Il est occupé à imprimer des calendriers de chiens et je dois attendre longtemps qu’un photocopieur se libère. Les minutes s’allongent. En retournant vers la terrasse du bar, je peux apercevoir M. J. de loin. Il détonne parmi les clients. La serveuse lui tend une bière et il semble revivre. Il est plié, il cherche sa monnaie dans un portefeuille à l’effigie de la Serbie. Quand il relève la tête, il a l’air tout surpris de me voir. Il pensait que je m’étais enfui avec le sac de chez Steinberg contenant ses lettres et ses photos de famille. Il avait même déjà entamé son deuil en se commandant à boire. Il me dit que je suis fiable. Nous trinquons.


Cet après-midi-là, alors que nous buvions sur la terrasse du bar, mon colocataire a vidé l’appartement de ses meubles. Il les a déménagés à pied sur les trottoirs du quartier. Le soir, de retour dans mon salon à moitié désert, je savoure ma solitude en lisant à voix haute les photocopies des lettres d’Anne Hébert et de Saint-Denys Garneau. Leurs mots résonnent à travers la pièce. Ils se mêlent aux restes de pizza et à l’odeur des cartons qui flotte encore dans l’air.

«Il semble, écrit Garneau en 1934, que la matière se soit évanouie et qu’il ne reste plus que lumière, reflets et formes.» C’est en ces mots qu’il confie au critique Maurice Hébert, le père d’Anne, sa difficulté à intégrer la nature et l’hiver dans son œuvre picturale. Puis il ajoute: «Dès que j’aurai l’occasion, j’irai en Europe me pénétrer des maîtres. Auparavant, j’avais peur de les voir, d’en être complètement écrasé, annihilé. Maintenant, c’est différent; je commence à me sentir assez fort, assez moi-même pour m’en enrichir.» Et c’est d’autant plus poignant à lire quand l’on sait quel désastre ce sera, ce voyage-là, à quel point Garneau en reviendra brisé. Cloîtré dans sa chambre, il paraît qu’il ne sortira quasiment que pour aller voir la cathédrale de Chartres, avant de rentrer au Québec et de noter: «Remède ultime: le désert. Esprit de pauvreté.»

Dans sa lettre du 11 mars 1946, Anne Hébert pleure quant à elle ses animaux morts. Elle annonce à Pierre, pensionnaire au collège de La Pocatière, le décès de «petit loup, le chien pas de race, acheté 1.00$», puis égrène les noms de tout un cheptel de bêtes disparues au fil des ans. À cela s’ajoute, dans un billet daté d’août 1947, la chatte d’Espagne emportée par la maladie: «Si tu avais pu entendre sa pauvre petite voix qu’on aurait dit d’un autre monde tant elle était déchirante.»

Cet été-là, M. J. m’invitera à trois reprises à me rendre dans la maison d’été des Hébert pour l’aider à y chercher des lettres.

La chambre d’Anne Hébert

Québec, Kamouraska, Clear Water, Atlantic City, Ottawa, Paris, Menton, Montréal: ils étaient nombreux les lieux d’Anne Hébert, mais parmi eux, peut-être Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier occupait-elle une place de choix. Anne Hébert y est née en 1916, dans un chalet que sa famille louait pour l’été. Et en 1927, l’écrivaine avait onze ans lorsque son père, le critique Maurice Hébert, a fait construire un pavillon sur une immense pointe qui se jetait dans la rivière. Elle y a passé tous ses étés entre 1927 et 1953 et le comté de Portneuf a même inspiré le décor de la nouvelle «Le torrent». C’est aussi là, à Sainte-Catherine, qu’elle côtoyait son cousin, le poète Hector de Saint-Denys Garneau, dont la famille habitait le vieux manoir seigneurial, qu’une forêt ancienne séparait du pavillon des Hébert. En 1965, à la mort de sa mère, Marguerite Taché, Pierre s’est vu léguer la villa d’été où il a continué de séjourner tous les ans avec ses deux compagnons. Anne Hébert, vivant désormais en France, y revenait presque chaque fois qu’elle était de passage au Québec, comme en témoignent des photos de ses visites, retrouvées sur les lieux. À la mort de Pierre, en 2010, ce sont ses compagnons qui ont hérité du domaine. L’un d’eux, M. J., y séjourne toujours.


La campagne, sur laquelle j’ai tant lu, est à présent cernée. Ce n’est plus la nature, mais une enfilade de maisons neuves, de supermarchés, de parkings, qu’on croirait lancés au hasard sur le paysage. Alors que je me suis imaginé une route de terre battue, traversant les pâturages, voilà que je suis prisonnier du trafic sur la 367: j’avance un mètre à la fois, collé entre deux pare-chocs. Il me faut même remonter la vitre de l’auto que j’ai louée pour ne pas respirer l’odeur des tuyaux d’échappement. Et la chaleur qui tord l’air au-dessus de la chaussée.

Au premier coup d’œil, j’ai été incapable de comprendre. Je n’ai pas pu voir Sainte-Catherine comme elle était, tout ce que j’ai lu de Sainte-Catherine faisait écran. Après quelques instants, mon regard ne parvient plus à se raccrocher aux résidus. Il y a bien une église, un cimetière, la rivière, quelques vieilles maisons de ferme au milieu des nouveaux projets résidentiels, mais on dirait que la campagne s’en est retirée.

Le chant des voitures est si fort qu’il enterre les remous de la rivière Jacques-Cartier, qui coule, muselée, entre les piliers du pont. Et la lumière, cette même lumière du paysage qu’Anne Hébert a tant de fois décrite, ne fait à présent qu’accentuer la laideur de Sainte-Catherine. On dirait que la vieille route ne suffit plus à toute cette population qui part travailler à Québec le matin, puis rentre au «village» pour dormir. Face à la circulation qui arrive en sens inverse, je dois rester de longues minutes à attendre, les clignotants allumés, d’avoir la chance de tourner à gauche, vers l’allée menant à la villa. On me klaxonne. Je bloque la circulation. Dans le rétroviseur, je peux voir la file des voitures qui s’étend sur des dizaines et des dizaines de mètres derrière moi comme dans un cauchemar.


Il y a quelque chose de merveilleux à découvrir la maison, épargnée, dans son domaine de forêt et d’eau. Cela pourrait être choquant, tant d’espace, mais on dirait que cette fragilité me rassure.

Quand je descends de la voiture, la première chose que je vois poindre entre la cime des arbres est un drapeau de la Serbie qui flotte au-dessus de la corniche du toit comme devant un consulat. Puis il est là, M. J., assis sur une chaise pliante, vêtu d’un Speedo en plein soleil. Il fait brûler du vieux bois ramassé sur son terrain.

On sent que la rivière n’est pas très loin derrière la rangée d’arbres. Qu’ici la nature reprend ses droits.

M. J. ne m’invite pas tout de suite à entrer dans la maison. Il préfère me parler des végétaux qui l’entourent. Puis je me rends compte que nous marchons depuis longtemps dans les bois. M. J. est essoufflé. J’ignore où il m’emmène et je le suis. Les branches grafignent mes jambes. Je ne vois plus la villa à travers les feuillages. Il n’y a plus que le bruit, de plus en plus lointain, des voitures sur la route principale. Les minutes s’écoulent. Puis M. J. s’arrête d’un coup sec en face d’un ravin. Il m’indique deux pins immenses. Sur leurs troncs décharnés, il ne reste que des petits bouts encore en vie. Il flatte ces bouts du revers de la main, me dit que ces arbres sont si vieux qu’un ingénieur forestier pense qu’ils datent du régime français. J’acquiesce, puis nous revenons sur nos pas.

Ce qu’il y a à l’intérieur de la maison n’est pas possible. Non. Ce n’est pas possible que la maison existe. C’est à croire que rien n’a changé depuis 1927. Les choses de Maurice, de Pierre et même d’Anne Hébert sont peut-être même encore là, bien à leur place dans les tiroirs des meubles. En fait, la maison m’apparaît à l’image des vieux pins entrevus quelques minutes plus tôt dans la forêt: elle a traversé le temps et le temps l’a traversée. Entre ses murs vieillis, parmi les objets qui ont cessé de servir, seuls des petits bouts sont encore en vie: les restes d’un déjeuner sur le comptoir, une poche dans laquelle M. J. range ses effets personnels, son oreiller déposé sur le lit des morts.

Tout est là, mais dans une sorte de bric-à-brac: une lettre d’Anne Hébert, un lustre couvert de toiles d’araignées, les devis de la villa, une affiche laminée de la Serbie, des cassettes, des daguerréotypes du XIXe siècle, des tas de dépliants recouverts de poussière. C’est un collage, dirait-on.

Pierre Hébert, le compagnon de M. J., ne jetait rien. Et plutôt que d’élaguer ses possessions, il a préféré faire construire une annexe à la maison. Il y a entreposé tous les reçus de tous les livres achetés dans sa vie.


M. J. aperçoit des nuages noirs à l’horizon et il me propose de défaire seul des cartons pendant qu’il se dépêche d’aller tondre le gazon avant la pluie.

Assis à la table de la cuisine, j’ouvre des boîtes qui, selon lui, contiendraient les choses laissées par Anne Hébert avant son départ pour Paris. La première ne renferme que de vieux albums de famille, des photos des ancêtres Taché, pour la plupart non identifiés. Parmi elles, il y a cette image ancienne qui me fascine: des dames, qui d’après M. J. seraient les grandes tantes d’Anne Hébert, sont assises sur des dromadaires, guidées par des Touaregs. Derrière elles, on peut apercevoir les pyramides d’Égypte et le célèbre sphinx de Gizeh avec son nez mutilé. Sur le cliché, on dirait que la statue n’a pas fini d’être déterrée, qu’une partie de son corps demeure ensablée dans le désert.

Tout est mélangé. Toutes les époques sont confondues. Parmi une pile de papiers, il y a cette photo d’Anne Hébert posant en sorcière, un tisonnier à la main pour imiter une baguette magique. Elle rit. La photo, non datée, a été prise dans la pièce où je me trouve, par une amie, l’intellectuelle Jeanne Lapointe. Cette femme injustement oubliée, Jeanne Lapointe, la première femme à enseigner la littérature dans une université québécoise, est aussi la principale rédactrice du rapport Parent en plus d’avoir soutenu une foule d’écrivaines: Marie-Claire Blais, Gabrielle Roy, Louky Bersianik, ainsi qu’Anne Hébert, qu’elle a, entre autres, aidée à faire publier Le tombeau des rois. Cette sororité ne pourra cependant jamais être complètement documentée par les chercheuses, car leur correspondance aurait été en grande partie détruite (c’est du moins ce qu’on m’a raconté). Pendant la rédaction de ma thèse, je me suis souvent questionné à leur sujet et, ce jour-là, il m’a suffi de voir la photo pour saisir toute la complicité qui unissait les deux femmes.

Alors que je referme la seconde boîte, M. J. vient me prévenir d’aller fermer les vitres de l’auto, car il risque de pleuvoir sur les banquettes. Entre-temps, il étale sur la table des photos prises devant la maison, comme un tarot. On y surprend Anne, toute petite, ricanant. Elle fait semblant de s’enfuir dans la voiture de son père, avec à bord l’un de ses frères et sa sœur Marie, qui devait mourir à trente ans, ici à Sainte-Catherine, seulement un mois après son mariage, alors que c’était Anne qui était alitée, malade, que c’est de son côté à elle que l’on croyait que la mort allait venir.


En regardant les cartes étalées comme des lames sur la nappe, je demande à M. J. si Anne Hébert a un jour été en couple et, après un silence, il me dit qu’il ne le sait pas, lui, le compagnon de Pierre. On m’avait déjà dit que les proches de l’écrivaine avaient érigé une enceinte protectrice autour de son intimité. J’ignorais que cela se poursuivait, même après sa mort. Et maintenant je comprends mieux pourquoi Marie-Andrée Lamontagne travaille depuis toutes ces années à une biographie de l’écrivaine qui est toujours annoncée et qui ne paraît jamais. Il semble qu’elle sortira finalement à l’automne et je me plais à imaginer une biographie magnifique, impossible, dans laquelle la vie ne ferait que refuser de donner ses accès. Une biographie qui ne raconterait que cela, les silences des proches, leurs stratégies d’évitement, les courriels sans réponse, les versions contradictoires des faits. Une biographie qui se rangerait du côté de ses opposants, qui nous éloignerait d’Anne Hébert plutôt que de nous en rapprocher, qui nous chasserait, nous claquerait la porte au nez en riant de nous, de nos colloques, de nos thèses, de notre solitude de lecteur qui a tout lu d’elle, Anne Hébert, et qui ne vient ici que pour quêter des grenailles.


Pendant que nous regardons le ciel se noircir par les fenêtres, M. J. me dit qu’il lit très peu, qu’il n’y connaît rien, que certains jours il ne comprend pas comment il se fait que tout cela repose dorénavant sur ses épaules. Mais il m’impressionne. Alors que tant d’autres auraient fait raser la villa, subdiviser le terrain en lots pour les revendre à profit, il a veillé à ce que rien ne soit altéré. M. J. est celui à qui l’on peut confier la maison des écrivaines. Il est le gardien du domaine. Ses cheveux et ses vêtements sont couverts de brindilles. Je l’ai vu par le châssis de la salle à manger, pendant que je fouillais dans les boîtes d’Anne Hébert, que je déterrais les daguerréotypes de la famille Taché. Sur le terrain, M. J. se déploie. C’est là son territoire. Il vit parmi les éléments comme si les éléments l’avaient accepté pour l’un des leurs. Par eux, il a été épargné.

Cet après-midi-là, le ciel s’est noirci. Le vent a fait claquer les fenêtres ouvertes. C’est à croire qu’elles allaient voler en éclats, que nous serions recouverts de morceaux de vitre.

Mais il n’a pas plu. Et le soleil est réapparu d’un seul coup.

Quand je suis reparti avec les lettres retrouvées ce jour-là, quand j’ai remonté l’allée à bord de la voiture louée, le terrain était jonché de grosses branches cassées, tombées des arbres.


À l’été 2017, il a beaucoup plu. Les orages étaient puissants et quand le toit en tôle de l’immeuble où j’habitais vibrait pendant les tempêtes, il m’est arrivé de me demander si la maison de Sainte-Catherine tenait le coup. Je l’imaginais écrasée sous la carcasse des grands arbres.

Quand j’y retourne, vers la fin août, M. J. vague encore sur son terrain, occupé à trier les branches cassées par les vents violents pour les brûler.

Il me propose de monter à l’étage, pour me montrer «la chambre d’Anne», où il reste peut-être quelques papiers. Quand il pousse la porte, je suis stupéfait. C’est une pièce lambrissée de planches de pin, dans laquelle se trouve, intacte, la chambre d’enfant d’Anne Hébert: le secrétaire, la commode, le petit lit en fer avec sa poupée et, par la lucarne, la rivière qui gronde.

Je me dirige vers le secrétaire. Nous l’ouvrons doucement, comme s’il menaçait de se rompre. À l’intérieur sont conservés les aiguisoirs et les crayons de plomb de l’écrivaine. Ils ont l’air si vieux que je me dis qu’ils ont peut-être servi à la rédaction du Tombeau des rois, voire à quelques nouvelles du Torrent. Il y a aussi le manuscrit d’un conte que le critique Maurice Hébert semble avoir écrit pour sa fille. En me penchant pour scruter le meuble, je remarque deux petits papiers poussés au fond d’un casier. M. J. n’avait pas remarqué qu’ils s’étaient collés là par le temps. Je les retire délicatement: ce sont deux photos inédites, et ravissantes, d’Anne Hébert. Sur l’une d’elles, qui date du 16 juin 1947, l’écrivaine marche devant la porte Saint-Jean, à Québec, avec une gravité, une assurance qui ne s’oublient pas.

Jusqu’ici, je me suis très peu intéressé à la vie des écrivains. Je l’ai lue en diagonale, peut-être. Je n’avais pas songé qu’un jour le rideau tomberait, que je verrais, moi, l’envers du décor. Mais je sais que dans cette chambre de bois, une métamorphose s’est opérée, qui n’est pas sans importance pour l’histoire des femmes du Québec. De cette transformation, nous savons cependant bien peu de choses et peut-être que la biographie de Marie-Andrée Lamontagne nous permettra d’en apprendre plus sur cette période méconnue de la vie de l’écrivaine. Il paraît qu’à partir du milieu des années 1940, Anne Hébert passe presque tous ses étés, alitée et chétive, dans la maison de Sainte-Catherine. D’après une lettre conservée à Sherbrooke, elle aurait reçu un faux diagnostic médical. En 1953, quand elle «guérit» enfin, qu’elle sort de cette longue traversée de la maladie, qui est aussi une traversée du deuil (celui de son cousin Garneau, retrouvé mort en 1943), elle est à jamais changée. À trente-sept ans, elle redécouvre le monde avec des yeux plus graves. Ce n’est plus l’auteure des Songes en équilibre, ces poèmes enfantins et pieux, publiés en 1942 par une jeune femme de vingt-six ans qui, prisonnière du carcan familial, peut encore se permettre de composer un «poème pour papa» ou un autre au sujet de sa «communion», comme le lui reprochera le critique Gilles Marcotte. Entre-temps, pendant sa longue convalescence, dont une partie a lieu à Sainte-Catherine, son écriture est descendue dans le Tombeau des rois. Après la mort de sa sœur en juillet 1952, quand elle quitte le nid familial pour devenir la première femme à entrer à l’Office national du film, un chemin a été parcouru.

Dans une autre lettre retrouvée, qui date du 8 septembre 1963, Anne Hébert semble se consacrer entièrement à l’écriture, qu’elle fait désormais passer avant tout le reste. Elle doit annoncer à sa correspondante, Joséphine, la sœur de son père, qu’elle ne reviendra pas à Québec pour voir une dernière fois son autre tante, Aline, qui est mourante: «Je demeure avec vous deux de tout cœur, avec toute ma compassion, même si ce dur métier que j’ai choisi (cette vocation qui m’a été donnée) exige de moi une grande part de séparation et de liberté intérieure.» Il y a aussi cette autre lettre, datée du 5 décembre 1965 et écrite depuis Montréal, adressée à la tante Joséphine, désormais seule depuis le décès de sa sœur: «Il m’a fallu travailler dur pour rattraper le temps perdu. Car les longs mois où je n’ai pu écrire m’avaient complètement rouillée. J’avais grand besoin de pratique et de paix intérieure. Tous les jours je vais à la bibliothèque municipale afin de faire des recherches. Cela m’intéresse beaucoup et cela me sera très utile pour le roman que je me propose d’écrire dès qu’il me sera possible de le faire.» Ce roman qu’elle envisage, c’est Kamouraska, qu’elle entreprend après la mort de sa mère, qui lui avait tant de fois raconté cette histoire du meurtre d’Achille Taché, devenu Antoine Tassy dans le roman.


En refermant lentement la porte derrière nous, M. J. me dit que Pierre conservait la chambre ainsi pour la venue d’Anne, qui continuait d’y séjourner quand elle revenait au Québec. Elle dormait dans son lit simple, avec sa poupée.

Et je crois aussi comprendre que c’est une Anne Hébert effrayée qui franchissait le seuil de la maison, lors de ses dernières visites à Sainte-Catherine, vers le début des années 1990. La demeure de l’avenue du Parc avait été vendue par son frère Jean à la mort de sa mère, bien des années auparavant. Il ne restait plus que cette villa d’été où rien du passé n’avait disparu, où tout était là, comme empaillé, immuable, mais entouré de mille autres objets, une maison d’été penchant sous le poids des choses accumulées, menaçant à tout moment de s’écrouler.

Pourtant, c’est bien de cette maison que je veux parler, de son dernier occupant, du poids des morts et de la littérature qui pèse sur lui. C’est une maison qu’on croirait habitée sur la pointe des pieds, de crainte de déplacer la moindre chose, comme si ses anciens propriétaires étaient partis faire une promenade et pouvaient revenir à tout moment.

Il existe beaucoup de textes sur les maisons d’écrivains, sur la façon dont ils composaient dans leur foyer, sur la vie qu’ils y menaient. Moi, j’aimerais brosser le portrait de la villa d’été de Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier vers sa fin, alors que l’écrivaine est morte depuis longtemps, qu’il ne reste plus en ces lieux que des fragments poussiéreux de l’animation littéraire dont ils ont été témoins, des reliques. J’aimerais parler de ce qui arrive des maisons d’écrivains une fois que les écrivains ne sont plus. J’aimerais entrer par effraction, mais après coup, c’est-à-dire trop tard.


Certaines lettres que nous avons retrouvées ont été envoyées à la poste quelques jours à peine avant la photo prise devant la porte Saint-Jean, à Québec. Dans l’une d’elles, adressée à Pierre le 5 mai 1947, depuis Atlantic City où elle cherchait une guérison à ses maux, Anne Hébert déclare: «Je ne regrette rien. Écrire c’est ce qui compte le plus pour moi.» On dirait que cette maxime se superpose aux images débusquées dans le petit secrétaire, à cette détermination qu’il me semble avoir perçue sur le cliché. Le 5 mai, toujours dans une lettre adressée à son frère, Anne Hébert ajoute: «J’ai écrit quelques notes, impressions. Je voudrais avoir plus de solitude pour écrire quelque chose de suivi.» Elle a trente et un ans et la route sera longue encore. Elle a pourtant terminé, deux ans plus tôt, la nouvelle éponyme du Torrent, mais dans une lettre retrouvée à Sainte-Catherine, datée d’août 1947, elle se désole du refus des éditeurs canadiens de publier le manuscrit. En 1950, elle devra se résigner à faire paraître à compte d’auteur le recueil de nouvelles, jugé trop transgressif. À la sortie du livre, la critique sera partagée et Le torrent disparaîtra pratiquement de la circulation pendant toute la décennie. Ce n’est qu’en 1963, lors de sa réédition chez HMH, que la nouvelle acquerra le statut emblématique que nous lui connaissons aujourd’hui. En 1964, Gilles Marcotte, ce même critique qui désapprouvait les poèmes de jeunesse, affirmera que «cette fable terrible et belle est l’expression la plus juste qui nous ait été donnée du drame spirituel du Canada français».

Avant d’en arriver à cette consécration, Anne Hébert a dû patienter dix-huit ans. Toute sa vie, l’écrivaine conservera d’ailleurs, dans ses effets personnels, le commentaire réprobateur d’un curé, et que M. J. a un jour sorti de son sac de chez Steinberg: «Récits excentriques, invraisemblables. Haines de famille exaspérantes. Quelques scènes osées, bien que pas immorales. D’une lecture peu profitable.» Et l’on m’a confié qu’un jour, à la sortie des Chambres de bois peut-être, sœur Bienheureuse, la propre tante d’Anne Hébert, avait téléphoné à ses parents depuis son couvent pour leur dire: «Anne a trop de succès. J’ai tant prié pour que cela cesse.»


La fois suivante, c’est le secrétaire de Maurice Hébert que M. J. me propose d’ouvrir, à la recherche d’une troisième et dernière lettre de Garneau, qui aurait été égarée quelque part dans la maison.

M. J. me montre le lit dans la chambre des parents, en m’indiquant que c’est là qu’il dort. J’ai l’impression qu’il n’a fait que déposer un sac de couchage par-dessus les vieux draps de Maurice Hébert et de Marguerite Taché, qu’il ne fait que camper dans la chambre du mort. On dirait qu’il n’y a rien à lui dans cette pièce qu’il occupe pourtant depuis toutes ces années. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver ça à la fois très triste et très beau. Il y a, chez M. J., une sorte de respect, de fidélité aux lieux, comme s’il n’était qu’un perpétuel invité.

Quand je relève le panneau du secrétaire, c’est toute la correspondance d’une vie que j’y découvre, des dizaines, des centaines de lettres, pliées, cordées les unes sur les autres. Elles ne semblent pas avoir été remuées depuis le décès du père, en 1960. Et pendant que je fouille dans les papiers, que je découvre un brouillon de discours du premier ministre Taschereau ou un pli de la toute fin du XIXe siècle, M. J. investit la garde-robe de la chambre, et je crois percevoir, je n’en suis pas certain, que les vêtements de son ancien locataire y sont toujours, suspendus à des cintres. M. J. sort d’une boîte un casque des voltigeurs, avec sa plume et son odeur de ranci. Il le dépose sur ma tête pour rigoler, et je peux me jauger, moi, le voyeur, l’intrus, debout au milieu de la chambre des parents d’Anne Hébert, casqué, une lettre centenaire dans les mains. Je me dis qu’on ne sait décidément jamais où ça nous mènera quand on entreprend la rédaction d’une thèse.

J’y vois une image de ce que je pourrais devenir, une sorte d’ermite dans la maison des écrivains, vivant trop près des textes que j’aime, jusqu’à exister sur la pointe des pieds, de peur de remuer les poussières. Oui. J’ai l’impression que c’est ce qui m’arrivera si je m’approche de trop près de la vie des écrivains que j’admire. Je me promènerai d’un bout à l’autre des salles de classe comme une statue de sel, ne pouvant que figer, que bégayer devant les mots des autres, exhiber des reliques de la vie des autres conservées dans des sacs de chez Steinberg.


Ce jour-là, nous avons fouillé la maison de fond en comble, à la recherche d’une lettre égarée de Saint-Denys Garneau. Et dans les papiers empilés aux quatre coins de la maison, dans la correspondance de toute une vie, nous n’avons pas déniché la lettre manquante et je ne suis reparti qu’avec une photo du chien et la révocation du testament d’Anne Hébert.

Puis le sol s’est recouvert de givre en une seule nuit.

À l’automne, quand M. J. ne trouve plus de bois mort pour alimenter le ronron du poêle, quand il n’y a plus de branches cassées à ramasser au sol, il ferme la villa et part pour l’hiver. Même s’il vit entouré d’une immense forêt, il refuse d’abattre des arbres pour se chauffer.

L’hiver, l’allée n’est pas déneigée à cause des racines. La gratte ne pourrait que blesser les arbres, les tuer. Il faut abandonner la voiture sur l’accotement de la 367 et faire le reste à pied, avec des raquettes. L’eau a été coupée. L’électricité aussi. Les volets sont clos. C’est un lieu qui ne revivra qu’à l’été que cette maison-là. Personne ne s’aventure ici. M. J. ne reviendra qu’en mai pour constater les dégâts, en croisant les doigts pour qu’entre-temps, le toit de la maison n’ait pas cédé sous le poids de la neige.


Au début du mois de janvier, je compose le numéro d’hiver de M. J. pour lui proposer un rendez-vous à la librairie afin de lui redonner les originaux des lettres que j’ai photocopiées, ainsi que la révocation du testament, le dernier texte écrit par Anne Hébert, sur son lit d’hôpital, d’une main tremblotante. Un vieil homme hurle dans le combiné que M. J. est parti en Serbie, qu’il ne reviendra qu’à l’été, puis raccroche. Une quinzaine de lettres d’Anne Hébert hibernent dans ma bibliothèque, cachées un peu partout entre les pages de mes livres.


À l’été 2018, je me rends une seule fois dans la maison afin d’aller récupérer la dernière lettre de Garneau, réapparue sous une pile d’objets lors de l’ouverture des lieux.

L’été d’avant, alors que j’étais là pour scruter, pour inventorier, M. J. avait brandi sans prévenir un appareil photo jetable dans ma direction et en avait activé le flash, avant de le ranger furtivement. Il m’avait dit en s’éloignant que cela me ferait un souvenir de mon passage dans la maison. Cette fois-ci, quand j’arrive chez lui, il m’offre la photo qu’il est allé faire développer à la pharmacie du village. Le zoom est si rapproché qu’on ne voit pas la maison derrière moi. Que mon visage en gros plan. Mon front coupé.

Ce jour-là, M. J. semble préoccupé et nous parlons longuement.


Au moment d’écrire ces lignes, je vois les images de la maison historique Boileau passant sous le pic des démolisseurs à Chambly. Je lis que le conseil municipal de Sainte-Marie a autorisé de façon unanime la destruction du magnifique château Beauce, l’automne dernier, pour le remplacer par un foyer pour personnes âgées. Dans un autre article, on apprend qu’en 2016, à Scott, l’assemblée des citoyens s’est mise à applaudir à tout rompre lorsque la municipalité a annoncé qu’elle démolirait le manoir Atkinson pour le remplacer par un centre culturel neuf qui a tout l’air d’une station de pompage, qu’à New Carlisle le couple qui opère un gîte dans le manoir Hamilton, après y avoir jeté toutes ses économies, cherche depuis des années de l’aide pour sauver ce bâtiment bicentenaire de l’usure. Je lis qu’à L’Ancienne-Lorette, le maire Loranger prévoit greffer un bâtiment ultramoderne sur l’ancien presbytère qu’il a au préalable tenté de faire raser. Je vois qu’à Québec, sur Grande Allée, un promoteur laisse volontairement à l’abandon l’église Saint-Cœur-de-Marie dans l’espoir d’obtenir un permis de démolition de la Ville, ce qui n’est pas sans rappeler la façade de l’église Saint-Vincent-de-Paul, rasée pour faire place à un projet des Hôtels Jaro qui n’a jamais vu le jour. Et je lis aussi qu’à Trois-Rivières, en 2017, la municipalité a permis la destruction de l’une des rares maisons centenaires de cette ville industrielle qui, en 1908, a été presque entièrement ravagée par un grand incendie qui a réduit en cendres plus de huit cents bâtiments. Devant les protestations de certains citoyens, le maire Yves Lévesque a répondu: «Le patrimoine, c’est l’affaire de Québec.»

Et je me dis qu’ici aussi quelque chose a été démoli. Déjà, pas très loin de ce site somptueux de la rivière Jacques-Cartier, sur le plus beau terrain peut-être, on a construit une quincaillerie, avec son immense parking asphalté. De l’autre côté du pont, les vieilles demeures qui faisaient face à l’église ont été remplacées par un Normandin et une station-service. Quelqu’un m’a raconté que la propriétaire du manoir seigneurial Juchereau-Duchesnay, où a vécu le poète Saint-Denys Garneau, n’était pas parvenue à faire classer son bâtiment par le ministère de la Culture (il ne serait que «cité» par la municipalité). Et la maison patrimoniale de M. J. n’est même pas répertoriée dans le catalogue en ligne du ministère. Elle ne bénéficie d’aucun statut juridique en vertu de la loi. Il suffirait de peu pour que la villa de M. J. soit balayée et, avec elle, la chambre d’Anne Hébert.

M. J. me parle de l’avenir du domaine, qui ne cessait de hanter Pierre dans les derniers mois de sa vie et qui semble, ces dernières semaines, revenir le hanter, lui, M. J., depuis qu’il a reçu de mauvaises nouvelles concernant sa santé. Il me raconte qu’à la mort de Pierre, il avait pensé ouvrir un kafana dans la maison, mais qu’on lui avait fait remarquer que la communauté serbe n’était pas assez nombreuse à Québec pour que ce soit rentable. À présent, il regrette de ne pas l’avoir fait.


Avant de partir, je prends le temps de regarder une dernière fois la villa d’été de la famille Hébert. Entre ses murs, les lettres ne sont plus inédites. Des photocopies existent à présent. Et je ne sais pas si je me sens soulagé ou triste que les lieux aient livré leurs derniers secrets. J’ignore si j’ai participé à la conservation ou à l’appauvrissement de quelque chose.


«Il me faudra être assez libre pour ne plus tenir à être poète, écrit Garneau, pour pouvoir accueillir la poésie quand elle vient sans avoir envie de la retenir; et ne pas m’attacher à la forme que je lui donne: ce que j’appellerais aimer chastement la beauté: ne pas jouer avec elle inconsidérablement, ne pas profiter d’elle, ne pas l’acheter à vil prix dans ses plus faciles espèces.»

La dernière lettre retrouvée, datée du 27 décembre 1938, est si foisonnante qu’elle mériterait une chronique entière. Garneau y explique, mieux que nulle part ailleurs peut-être, les raisons pour lesquelles il a renié son recueil de poésie, paru un an plus tôt. Il y écrit entre autres choses: «Il semble supposer une sorte de vie poétique complète, ce qui ne correspond pas à ma propre réalité. Il eût été plus juste qu’il représente des moments poétiques: quelques-uns sont authentiques.» Ou encore: «Je me sentais coupable de prostitution. Comment cela? j’étais sans cesse à l’affût de la réalité, de ce qui peut m’apparaître de la réalité, pour en faire valoir l’écho en moi. J’étais à l’affût de tout ce qui peut profiter à mon “envie de poésie”.»

Le jour où je numérise la troisième lettre de Garneau pour l’envoyer à Michel Biron, qui prépare une anthologie, et que je me rends à Sherbrooke avec une amie pour remettre mes photocopies des inédits à Nathalie Watteyne, qui les déposera dans un fonds d’archives affilié au Centre Anne-Hébert, j’ai le sentiment que la dernière page de l’histoire se tourne, indolente, indifférente à nos vies.


Cet été-là, je passe des journées entières de canicule, les stores fermés, en sous-vêtements dans ma cuisine, à rédiger des pages de ma thèse dans la chaleur étouffante, sans toucher une seule fois au manuscrit de mon roman. Tout le mois de juillet 2018 se passe ainsi, à relire et à annoter Le torrent d’Anne Hébert et le discours des exégètes. Parfois, en prenant un ouvrage dans ma bibliothèque, je surprends une lettre inédite que j’avais cachée là en attendant de revoir M. J. pour la lui redonner.

Entre les pages d’un livre de Sheila Heti, lu quelques semaines plus tôt, il y a cette lettre du 26 juillet 1949, où Anne Hébert, en parlant de Sainte-Catherine, affirme qu’il est «bon de se retrouver dans la campagne après en avoir été privé. J’étouffe tant à la ville. Vivre là-bas ressemble si peu à la vraie vie».

Après la chaleur suffocante de l’été, l’automne passe à rédiger, enseigner, corriger, soigner ma mère malade. Tout est avalé par la vie ordinaire.


Au début janvier, je rencontre M. J. autour d’un café, à la librairie, pour lui redonner ses inédits et lui annoncer qu’à présent, j’écris sur les lettres, et aussi un peu sur lui. Au moment de lui demander son accord, c’est à mon tour de trébucher sur les mots. Après m’avoir dévisagé, il me répond «oui», comme s’il trouvait étrange que je prenne la peine de le consulter.

J’ai attendu que le texte soit presque fini, j’ai attendu qu’il ne soit plus possible de revenir en arrière dans le glissement du texte, dans cette transition des lettres vers lui.

Et alors que je cherche à m’arrêter devant cette ligne précise où la mémoire céderait le pas à l’imagination, je me demande comment tirer le portrait d’un individu, surtout quand il faut le faire après coup, qu’on ne l’avait pas rencontré dans ce but, qu’il n’a pas été observé à cette fin. Je me demande ce qu’il faut dire et ne pas dire. Je choisis de taire certaines choses qui m’ont été confiées sur Anne Hébert.


Le trottoir de la rue Saint-Jean n’est qu’un couloir de vent glacial. En attendant son taxi, M. J. m’annonce qu’il a retrouvé deux autres lettres d’Anne Hébert, dont l’une qui n’aurait jamais été envoyée à son destinataire. Je ne peux pas les lire, elles sont restées dans la maison enlisée sous la neige et M. J. part demain pour la Serbie. Le médecin lui a dit que son cœur survivrait au voyage.

Comment a-t-il pu débusquer deux autres lettres, alors que nous avions tout fouillé? Il m’avoue que la dernière fois, il les a mises de côté pour s’en servir le moment venu. Il me répète que les lettres lui servent de prétexte pour entrer en contact avec les gens, pour amorcer la conversation. Avant de monter dans son taxi, il ajoute: «J’aime faire la conversation avec vous.»

Il se servira peut-être des lettres pour m’inviter au printemps.

Et moi, je louerai une voiture.

D’ici là, il me laisse une photo sur laquelle Anne Hébert caresse la carcasse d’un arbre foudroyé par l’orage. Et rendu chez moi, je la glisse dans le livre d’André Béland.

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