Vivre et lutter contre le sens du monde (1)

Camille Toffoli fait le point sur un enjeu féministe actuel dans des analyses aussi fines que perspicaces.

En réfléchissant à ma contribution à ce numéro anniversaire, il m’est vite apparu que les deux féministes à qui je souhaitais rendre hommage – dresser un portrait exhaustif des soixante dernières années de luttes féministes au Québec aurait été un projet irréaliste – sont des militantes qui, à travers le temps et de diverses manières, se sont battues contre le sexisme, mais ont aussi contesté l’hétérosexualité comme institution. Elles se sont d’ailleurs le plus souvent retrouvées maintenues dans l’ombre au sein des mouvements politiques. J’ai donc eu envie de donner la parole à celles qui, plutôt que de réclamer leur place dans les structures déjà existantes, font le pari – avec tout ce que cela implique comme niveau d’engagement – d’inventer et d’incarner de nouvelles manières d’être et de vivre. Celles qui sont peut-être, à mon sens, les plus à même de repenser en profondeur les rapports de genre.

Plutôt que de faire une analyse théorique ou un parcours historique, j’ai voulu écrire à partir de la rencontre humaine, mettre en parallèle et en dialogue des pratiques collectives et des expériences personnelles, avec ce que ces dernières peuvent présenter de paradoxal et d’inusité. J’ai rencontré deux militantes de générations différentes, qui ont pris et prennent toujours part à des groupes s’affichant explicitement contre l’hétérosexualité en tant que modèle dominant, contre toutes les prescriptions, les impératifs, les dynamiques inégalitaires qu’on perpétue sur la base de ce modèle. L’une, à qui est consacrée cette première partie, s’identifie comme militante lesbienne depuis plus de trente ans et a participé activement au mouvement des lesbiennes radicales qui a émergé au Québec dans les années 1980. L’autre, plus jeune, qui fera l’objet de la seconde partie de cet article, gravite depuis près d’une dizaine d’années autour des milieux queer et de plusieurs organisations LGBTQ*. Les deux portraits de militantes que je juxtapose ici témoignent de stratégies de résistance et de solidarité singulières, qui ne se répondent pas nécessairement parce qu’elles partagent une filiation ou un héritage, mais bien parce qu’elles montrent ce qu’implique, concrètement, le fait d’investir la marge comme posture politique.


On évoque très peu les militantes lesbiennes lorsqu’on dresse des portraits rétrospectifs des luttes féministes au Québec. Les motifs de cet oubli systématique sont nombreux, complexes. On peut, entre autres, supposer que leur radicalisme assumé n’a pas contribué à leur assurer une place sur le tableau d’honneur des figures féminines marquantes de l’Histoire. Dans un article de 1998, Louise Turcotte explique que, dès la naissance du mouvement des lesbiennes radicales au Québec, plusieurs féministes se sont opposées à ce qu’on accorde trop de visibilité à celles-ci: «Leur présence devait être la plus discrète possible afin de ne pas discréditer le mouvement des femmes.»

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