Ceux dont on parle peu...

Proust, à l’occasion d’une rare préface qu’il signa, disait de la lecture qu’elle ouvre «au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer». La phrase qui pourtant m’avait le plus séduit, alors que celle-ci sur les demeures se trouvant au fond de nous-mêmes m’avait intrigué, fasciné, était la première de la notice présentant la traduction qu’en 1905, avec l’aide de sa mère, il avait faite de Sésame et les lys de Ruskin, incipit inoubliable: «Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.»

Il est vrai qu’une lecture, autant elle a pu nous accueillir, nous absorber, autant nous nous souvenons du lieu, de la circonstance et jusqu’à l’heure du jour où nous l’avons faite. Évoquant à 34 ans ses lectures des jours d’enfance enfuis, Proust disait revoir la salle à manger dans laquelle il s’était glissé après la promenade du matin, «avant l’heure encore lointaine du déjeuner, la vieille Félicie relativement silencieuse, les assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un différent à celui des mots que vous lisez.»

Cet enfant liseur, concentré et si sensible, allait devenir le plus grand écrivain de son temps. L’adulte mondain qu’il aura été un temps, être spectral et obséquieux, fuyant et phénoménal, était du genre, comme l’ont raconté quelques-uns de ses proches, à tout retenir d’une soirée passée en loge au théâtre, les propos échangés d’une chaise à l’autre, les personnes observées au loin dans la salle, les saillies assassines d’un désappointé, les meilleurs passages du texte de la pièce que l’on venait de jouer et les nuances des couleurs du costume de la tragédienne...

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