Fait divers

L’énigme Vivian Maier

A photograph is a secret about a secret. The more it tells you, the less you know.

— Diane Arbus

L’histoire a fait le tour du monde. Vivian Maier, gardienne d’enfants et photographe de rue, est morte dans l’anonymat alors que ses négatifs, stockés dans des entrepôts qu’elle ne payait plus depuis des mois, étaient vendus à l’encan, développés, publiés en ligne, dispersés au plus offrant sur eBay, et gagnaient progressivement la reconnaissance populaire. Ses images de New York et de Chicago dans les années 1950 à 1980 révèlent alors une photographe d’exception, d’une rare proximité avec ses sujets, maître dans l’art de l’instant décisif.

Dix ans après son décès en 2009, Maier est devenue légende. Le mystère qui l’entoure a fait l’objet de deux documentaires, d’une biographie et de plusieurs livres d’art où ses photos côtoient les récits captivants que l’on a pu recueillir sur sa personnalité hors normes. La nourrice, nous révèle-t-on, était vieille fille, portait des chemises d’homme parce qu’elle les disait mieux faites, et des chapeaux même en dormant. Cultivée, elle avait des opinions bien arrêtées qu’elle exprimait sans demander pardon et n’acceptait pas qu’on lui dicte d’autres conditions que les siennes. Mais en dehors de ces traits de caractère révélés par les familles chez qui elle a vécu, bon nombre de questions demeurent sans réponse, ce qui sert la création d’un mythe et les gains de ce qu’il faut bien appeler une industrie.

On ignore comment elle a appris la photo et si elle a un jour nourri des ambitions professionnelles; pourquoi elle a coupé les ponts avec ses proches et pour quelles raisons elle ne souhaitait pas être retrouvée, même par ceux qui lui voulaient du bien. De qui, de quoi se protégeait-elle? Ceux qui l’ont connue se mettent d’accord pour dire que Maier révélait très peu d’elle-même à qui que ce soit. Elle éludait les questions personnelles, multipliait les noms d’emprunt et se prétendait native de la France, accent fabriqué à l’appui. Sa vie, elle la confiait aux objets, aux cassettes et aux films qu’elle enregistrait, un bagage qui la suivit et s’accumula lourdement jusqu’à la fin de ses jours comme un prolongement inséparable de son être. Au cœur du trésor de quatre tonnes, ses rouleaux de négatifs étaient conservés dans des coffres cadenassés, protégés contre les intrus. Elle était convaincue que si elle ne les avait pas cachés, les gens les auraient volés ou détournés à leur profit, rapporte un de ses anciens patrons. L’ironie du sort a voulu que d’autres s’accaparent ses clichés précisément parce qu’elle les avait gardés sous clé.

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