Rétroviseur

Le terrible fantôme de Louky Bersianik

La première fois que je l’ai lue, je n’ai pas su par où la prendre. C’était comme soulever un petit coin de couvercle, voir jaillir des faisceaux agités et entendre des rugissements à faire éclater les crânes. Refermer le couvercle. Garder précieusement la boîte en cas de besoin d’explosion. Avec le temps, j’ai collectionné les livres de Louky Bersianik. Ils n’étaient pas faciles à trouver, mais heureusement plusieurs sont maintenant réédités, ces objets curieux que j’ai ouverts dans le désordre, où j’ai puisé lumière, obscurité et courage d’avancer, sans les épuiser. Car son œuvre ne se termine pas, ne se traverse pas. Vous la rencontrez un jour et elle reste. Vous ne la maîtrisez pas comme une théoricienne, mais vous faites connaissance, vous bavardez. Ainsi vous devenez quelqu’un qui se demande «Tiens, qu’en dirait Louky?» Bersianik me suit, avec ses larmes de grand-mère, son rire fou de méduse, ses multiples bouches, de petites filles révoltées et de déesses gourmandes; et je ne l’ai jamais rencontrée. J’aimerais vous parler de cette présence bizarre, ce contact humain au-delà des corps: le toucher littéraire. Les gens qui lisent sont hantés.

Pourtant, on pourrait s’attendre à ce que le personnage m’amène à parler de manque: manque de reconnaissance, manque de mémoire, manque d’ouverture et privation. Quand on s’intéresse à Bersianik, on voit tout de suite le grand vide qu’elle a laissé, et aussi une certaine traînée d’indignation. Je pense à France Théoret, qui prend toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, entre douceur infinie et rage, quand elle évoque la réception injuste de l’œuvre de son amie Louky. Je me souviens de Pol Pelletier, venue faire une lecture dans la petite librairie l’Euguélionne, toute fondante d’émotion, surprise d’y voir autant de jeunes femmes. Toutes deux s’attendant à ne pas être reçues, à devoir la défendre partout, encore. C’est ce qui saute aux yeux, énorme; ça hurle: cette œuvre qui dénonce et répare la disparition des écrivaines, on a essayé de l’effacer elle aussi!

Mais cette fois ça n’a pas marché. Voilà que d’autres la reprennent et lui répondent. On la relit. L’œuvre réussit entre autres choses fascinantes ceci: elle nomme et analyse le problème de la disparition des textes de femmes, elle cherche des remèdes et... ainsi contribue à se rescaper elle-même. C’est pourquoi il me semble important de témoigner de sa présence, de ces moments où elle a été là. Pour moi et tant d’autres. Chercher sa planète positive, comme le dirait l’Euguélionne. Vous parler de ce que les livres de Bersianik font.

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Valérie Lefebvre-Faucher est éditrice et écrivaine.