Critique – Cinéma

L’amour de front

Sarah Polley entre le vrai et le faux.

Deux ans avant la sortie de Stories We Tell, son film documentaire, Sarah Polley a écrit et réalisé le long-métrage de fiction Take This Waltz (2011). Récit d’un mariage qui se découd lentement pour finalement laisser place à une nouvelle idylle, le film est un tourbillon visant à figurer le pénible entre-deux-amours, cet inquiétant espace intermédiaire dont on fait l’expérience quand on ne sait pas encore ce qu’on va décider de faire ou ce qui nous attend. Ce film est bouleversant de sincérité par le regard direct qu’il pose sur la vie de couple et la domesticité. Polley aborde l’amour de manière frontale, s’attardant aux menus détails et malentendus du quotidien, manière de dénuder la vie. Son approche est cristallisée dans une scène, qui arrive au milieu du film, tournée dans les douches d’un centre sportif, où elle braque sa caméra sur des corps de femmes. La caméra reste au milieu de ces femmes nues, en train de se laver, de rire, de discuter. Elle reste longtemps avec elles, à la fois proche et distante, généreuse et impudique. Cette approche, qui emprunte à la fiction autant qu’au documentaire, est au cœur de la démarche qui fédère Stories We Tell (2013).

Take This Waltz donne l’impression d’être l’avant-film de Stories We Tell. Le couple formé par Margot et son amant, Daniel, comme celui qu’elle forme avec son mari, Lou, ne sont pas sans rappeler (ressemblance physique à l’appui) les couples qui hantent Sarah Polley et qui font l’objet du documentaire: celui de sa mère, Diane, et de son mari, Michael Polley, qui a élevé Sarah depuis sa naissance; celui de Diane et de son amant, Harry Gulkin, l’homme qui s’avérera être son père biologique. Take This Waltz est la projection fictionnelle de Stories We Tell, qui, lui, est la reprise documentaire de la fiction, suivant un mode de narration à plusieurs voix, seule réponse possible à la consigne lancée par Polley à chacun des témoins de sa vie: «Raconte-moi l’histoire depuis le début jusqu’à maintenant, dans tes propres mots.»

Mais l’histoire de quoi, ou de qui? Il s’agit, pour Sarah Polley, de refaire le casse-tête de sa filiation et de sa famille, de raconter ses parents qui, toute sa vie, lui ont rappelé, en blaguant, qu’étant donné le manque de ressemblance physique entre elle et eux, elle était sans doute née d’un autre père. La rumeur disait que ce père était un acteur avec qui Diane avait joué. Mais ce que Polley découvre au cours du film, nous appelant à la suivre dans le sillage de cette enquête, c’est que ce père est Harry Gulkin, un producteur de théâtre lui-même réalisateur d’un film (Lies My Father Told Me). Un homme tombé fou amoureux de la mère, et qui vivra les retrouvailles avec sa fille avec une fougue analogue. C’est auprès de lui que Diane aurait fait l’expérience d’une passion qu’elle aurait souhaité vivre avec Michael, l’homme qu’elle aimait vraiment, mais qui avoue lui-même avoir été un mari décevant.

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