Critique – Cinéma

Se divertir de la marginalité dans le confort de son salon

De Låt den rätte komma in (Tomas Alfredson, 2008) à Border (Ali Abbasi, 2018) en passant par The Shape of Water (Guillermo del Toro, 2017), les personnages fantastiques reviennent à la mode et cherchent à donner une voix aux communautés marginalisées. Une série de films semblent en effet témoigner d’une volonté d’«actualiser» (avec plus ou moins de succès) ces figures anciennement confinées à des mondes parallèles ou lointains en les ancrant dans le nôtre afin d’aborder des problèmes on ne peut plus contemporains: l’exclusion, la discrimination et la violence basées sur l’identité (le sexisme, le racisme, le capacitisme). Dans un registre plus réaliste, ces thèmes ont aussi gagné les médias, alors que la dénonciation du manque de diversité au grand et au petit écran pousse l’industrie à raconter l’histoire de groupes sous-représentés. Pensons à Dallas Buyers Club (Jean-Marc Vallée, 2013), film dans lequel Jared Leto joue le rôle d’une femme trans porteuse du VIH, à Breathe (Andy Serkis, 2017), qui raconte l’émancipation d’un homme paralysé, joué par Andrew Garfield, acteur n’éprouvant toutefois pas de contraintes à sa mobilité, ou à Green Book (Peter Farrelly, 2018), qui retrace la carrière du musicien noir et queer Dr. Don Shirley, mais selon la perspective de son chauffeur blanc. On traite donc plus que jamais d’inégalités et on constate une diversification des personnages représentés à l’écran, mais est-ce que ces films constituent de réels vecteurs de changement pour ces groupes opprimés? Quels impacts ont-ils sur les préjugés de la société majoritaire qui les applaudit? Quelle place font-ils vraiment aux voix des groupes qu’on n’entend jamais?

C’est en intégrant des êtres fantastiques (des trolls) dans un récit réaliste (l’action se situe dans la Suède contemporaine) que Border aborde un lot de questions complexes: l’appartenance visible à un groupe minoritaire, la recherche d’une communauté, l’intersexuation, la déviance, le génocide. Or, même si le film s’intéresse au sort d’une personne tenue en marge de la société – en cela qu’elle ne correspond pas aux normes de beauté traditionnelles –, et dont la communauté a été de surcroît presque entièrement éradiquée, il ne prend toutefois pas le risque de s’ancrer, même s’il l’évoque clairement, dans la réalité de groupes existants. Si l’on peut saluer les qualités d’une telle démarche, le film soulève malgré tout des questions sur les façons dont on peut traiter, dans un long métrage de fiction, de la marginalité.

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