Critique – Cinéma

Requiem pour le Mexique

L’année 2018 a été décrite comme la plus violente de l’histoire moderne du Mexique. Bilan: au terme du mandat du président sortant, Enrique Peña Nieto, la guerre contre le narcotrafic amorcée par l’État en 2006 aura causé plus de 200 000 morts et plus de 30 000 disparitions. En ciblant les dirigeants du cartel de la drogue, l’armée – muscle principal de cette lutte – aura provoqué l’éclatement du crime organisé en factions et transformé chaque recoin du pays en théâtre d’affrontements. Les membres de la société civile sont ainsi devenus la cible d’enlèvements et d’extorsions, tandis que les activités illicites n’ont fait que proliférer et se diversifier. Enfin, la collusion entre les forces de l’ordre et l’industrie des stupéfiants finirait d’expliquer l’échec de cette lutte.

Alors que près de 53 millions de Mexicaines et de Mexicains vivent dans la pauvreté, la corruption gangrène les institutions gouvernementales et nourrit la violence systémique qui mène le pays vers une descente aux enfers. Le président gauchiste fraîchement élu, Andrés Manuel López Obrador, promet de rétablir la paix sociale au cours de son mandat. Le défi est de taille. Mais le mal est plus profond. Après plus de dix ans de guerre civile, il semble essentiel d’examiner les ramifications d’un tel climat de violence dans l’inconscient collectif. C’est exactement ce que propose le réalisateur Everardo González, qui, dans son poignant documentaire La libertad del diablo (La liberté du diable, 2017), nous fait entrer dans l’état psychologique du pays qui est le sien, rongé par l’insécurité et l’injustice sociale.

La structure narrative du film est simple: une série d’entretiens intimes, dirigés par le réalisateur (dont on entend les questions hors-champ). Or, González transcende le style talking heads en insérant dans sa démarche un objet bien particulier qui viendra définir la direction artistique. Chacune des personnes interrogées – qu’elle soit bourreau ou victime – revêt une cagoule, dont les orifices ne donnent à voir que les yeux, le nez et la bouche (accessoire nous rappelant d’ailleurs les bandages des grands brûlés). «Comment décrirais-tu une personne qui torture?» Le regard des victimes, fixé vers la caméra, nous atteint. Une jeune fille raconte l’enlèvement de sa mère. Un homme se rappelle son arrestation sur la route, sans motif; il sera battu et violé par les policiers. Une mère détaille la découverte du corps de ses deux fils dans une fosse commune, au milieu du désert, après que la police les eut embarqués. «Comment est-ce qu’on se sent lorsqu’on enlève la vie à quelqu’un?» Ce sont maintenant les tortionnaires (deux jeunes tireurs à gages, un policier de la force fédérale et un ex-militaire), eux aussi cagoulés, qui avouent et décrivent leurs crimes.

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