Critique – Scènes

Le drame du consensus

Après tous les débats soulevés par les spectacles SLĀV et Kanata, personne ne semble contester la dernière production de Robert Lepage, Coriolan. Cette mise en scène de la pièce historique de Shakespeare propose, par l’actualisation réaliste, une analyse critique des dynamiques partisanes contemporaines. Toutefois, parce qu’il considère que «déjà à son époque, Shakespeare avait compris que les aberrations sociales ne sont pas le produit des systèmes politiques, mais plutôt de la nature inconstante des individus qui les dirigent», Lepage réduit Coriolan à une pièce dont l’enjeu résiderait dans la psychologie des personnages. Sous couvert d’interroger aujourd’hui «le choix entre la démagogie et la tyrannie», il transforme une victoire institutionnelle et démocratique majeure de la Rome archaïque – la création des tribuns de la plèbe – en une tribune pour l’élite dirigeante.

Écrite en 1607, la pièce de Shakespeare revient sur les exploits guerriers de Coriolan, rendu célèbre par le sac de Corioles (493 av. J.-C.) qui impose aux Volsques, les ennemis de Rome, une défaite écrasante. Héros de guerre, combattant sans pitié, Coriolan rentre à Rome couvert d’honneurs, et les patriciens, membres de l’élite aristocratique romaine, lui offrent de siéger parmi eux au Sénat. D’abord favori, Coriolan est rejeté par les électeurs à cause des tribuns, qui renversent l’opinion publique en révélant le mépris qu’il cultive à l’endroit du peuple. Coriolan est alors condamné à l’exil pour avoir tenté d’usurper le pouvoir. Vexé, il s’allie aux Volsques pour revenir se venger. Seules les larmes de sa mère et de sa femme parviennent à calmer sa colère, et Coriolan signe une entente de paix entre Rome et l’ennemi, au prix de sa vie.

À l’époque, Rome vient à peine de sortir de la monarchie (509 av. J.-C.). La cité fonctionne selon un régime oligarchique où le pouvoir est concentré entre les mains d’une riche élite patricienne qui compose le Sénat et dirige les armées. Les consuls détiennent le pouvoir exécutif, mais bien qu’ils soient élus par le peuple, ils proviennent de l’aristocratie romaine. La plèbe, de son côté, connaît une situation de famine et de crise économique. Or, l’endettement expose les citoyens au risque d’être enchaînés et vendus comme esclaves. C’est l’insurrection populaire (495 av. J.-C.), provoquée par cette situation insoutenable, qui conduit à la création des premiers tribuns de la plèbe (493 av. J.-C.), une institution qui vise à défendre les citoyens contre toutes formes d’abus. Mais certains patriciens, dont Coriolan, voudraient supprimer ces rôles pour mieux imposer leurs intérêts dans la direction de la cité. Lepage mesure-t-il la violence de classe à l’origine de la pièce quand, dans son mot du metteur en scène, il parle de la «sagesse» et de la «finesse» des sénateurs? Avec Coriolan, Shakespeare pose l’épineuse question du pouvoir et de la représentation politique. La négociation entre les différentes instances représentatives se traduit par des luttes où la maîtrise de la rhétorique décide souvent de la victoire. Mais ce rapport de forces engage, chez Shakespeare, des partis pleins de contradictions dont aucun ne paraît digne du pouvoir: le Sénat est replié sur ses intérêts, les tribuns cherchent à rester favoris du public et Coriolan poursuit la gloire uniquement par orgueil.

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