Critique – Littérature

Quand le Blanc devient l’Autre

Lee Maracle, prolifique romancière, actrice, conteuse, professeure et essayiste stó:lò, nous offre avec ses récits engagés, imagés et poignants une perspective sur les réalités culturelles et politiques des Premiers Peuples du Canada, et particulièrement celles des femmes. Ancrés dans l’affirmation de la contemporanéité des Premiers Peuples, ses écrits s’inscrivent dans le mouvement de la résurgence autochtone et côtoient les idées et l’esthétique d’auteurs, de penseurs et d’artistes tels que Leanne Betasamosake Simpson, Gerald Taiaiake Alfred, Sonny Assu, Audra Simpson et bien d’autres. Précurseure à plusieurs égards en littérature autochtone contemporaine depuis les années 1970, Lee Maracle publie, en 1993, Le chant de Corbeau (Ravensong), sa première œuvre de fiction.

Le chant de Corbeau se déroule en 1954 dans une communauté autochtone et un village allochtone de la Colombie-Britannique. Alors que la communauté se remet tout juste d’une épidémie de tuberculose qui s’est étendue sur plus de trente ans, elle doit faire face à une nouvelle maladie, la grippe asiatique, contre laquelle la médecine des aînés n’a que très peu d’effet. L’œuvre, qui s’amorce dans une atmosphère de mort et de deuil, met en scène Stacey, une jeune femme introspective, impétueuse et éveillée. En dépit du fait que les deux villages soient reliés et contigus, Stacey demeure l’une des seules Autochtones à fréquenter l’école et le village des allochtones. Le récit initiatique nous présente les va-et-vient constants de Stacey entre son monde et celui des Blancs. Cette dernière, ayant pris connaissance de la volonté du gouvernement d’installer des externats dans les communautés autochtones au Canada, entend instaurer et diriger une école dans sa communauté. L’épidémie de 1954 force Stacey à réviser ses plans d’avenir; elle doit apprendre à confronter son village et celui des allochtones, à appréhender les différences majeures qui la distinguent de ses amis blancs et la divisent entre deux mondes, et à devenir une femme en respectant les normes, les lois et les valeurs de sa communauté. C’est à travers les questionnements et le dégoût croissant de Stacey que Lee Maracle, par une épreuve de comparaison des mœurs et des réalités, aborde finement les enjeux du colonialisme, du racisme et de l’ignorance.

Le premier choc culturel que doit affronter Stacey entoure le décès de Polly, une camarade de classe qui s’est enlevé la vie après avoir été humiliée par ses pairs pour avoir eu des relations sexuelles. Le suicide de la jeune fille, provoqué par les jugements liés à la chasteté et au tabou du désir, n’a alors aucun sens pour Stacey et l’amène à remettre en question les deux cultures dans lesquelles elle vit. Stacey oppose les relations bienveillantes unissant son père et sa mère à celles, tendues, violentes et patriarcales, des parents de sa camarade Carole. Elle compare l’autorité des aînés de sa communauté, acquise par la confiance et le partage du savoir, à celle de son directeur d’école, découlant de sa position et de son statut d’homme blanc. Stacey apprend finalement à s’interdire les relations amoureuses avec les jeunes hommes de la ville afin d’éviter de finir comme sa tante, qui, après son divorce, est devenue mère monoparentale, exclue de sa communauté, sans emploi et sans logis dans une ville qui lui semble étrangère. Stacey en vient ainsi, au fil de l’œuvre, à décortiquer les visions individualiste et communautariste des deux mondes qu’elle fréquente et à les dissocier entièrement.

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