Critique – Littérature

Les règles de l’amour fair-play

À l’automne 2014, j’ai visité l’atelier de Tove Jansson dans le vieux centre-ville d’Helsinki. D’abord locataire de cet endroit, l’artiste s’est battue tout le début de sa vie adulte pour ne pas s’en faire expulser, avant d’en devenir enfin propriétaire. À l’origine, l’appartement était très mal isolé, froid en hiver, mais, quand je l’ai visité, il était devenu confortable et coquet. La hauteur des plafonds avait permis l’ajout d’un étage en mezzanine d’où l’on pouvait apercevoir la mer. J’y ai appris que, de son vivant, Tuuliki Pietila, la compagne de Tove Jansson, habitait dans le même immeuble. Elles avaient aménagé un passage entre leurs deux appartements, pour pouvoir se visiter l’une l’autre plus facilement. On y voyait, dans cet appartement-atelier, des petits cadres aux murs, certains contenant des gravures à l’eau-forte réalisées par Pietila. Les cadres étaient disposés avec soin, comme dans la scène d’ouverture de Fair-play, où le personnage de Jonna, armée d’un centimètre de couturière, passe la journée à réorganiser l’agencement des œuvres décorant les murs chez sa compagne, Mari.

Dans sa jeunesse, Tove Jansson a souhaité rester indépendante: elle n’a pas désiré avoir d’enfants et a reculé devant l’idée du mariage. Son art et son atelier, dont elle parle très souvent dans la volumineuse correspondance sur laquelle se sont appuyés ses biographes, étaient ses priorités. Je me rappelle qu’en lisant l’histoire de sa vie, j’ai été inspirée par sa capacité à ne pas laisser les vicissitudes de l’existence et de l’amour déranger ses projets artistiques. La «chambre à soi» que s’était construite Tove Jansson, matérialisée dans cet atelier qui fut son domicile à elle seule, je l’ai immédiatement reconnue dans les premières nouvelles qui composent Fair-play.

Je sais que ce n’est pas une chose à faire, littérairement, que de lire une œuvre de fiction comme une histoire vraie, d’autant plus quand le pacte autobiographique n’a pas été scellé par l’auteur. Mais je ne peux pas m’en empêcher. Le personnage de Jonna, celle qui a «le tempérament heureux», comme l’écrit Tove Jansson, c’est son amoureuse, Tuuliki. Et le personnage de Mari, l’écrivaine sur qui semble subtilement aligné le point de vue de la narration, c’est Tove Jansson. Le Viktoria, leur bateau, portait le même nom dans la vraie vie. Et, en me fiant aux biographies de l’autrice, j’imagine que le personnage de Johannes, qui promet de venir les visiter en été, mais a tout le temps trop de travail, c’est Atos, son ancien amoureux, avec qui elle était restée amie.

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  • Tove Jansson
    Fair-play

    Traduit par Agneta Segol
    La Peuplade, 2019, 160 p.