Critique – Littérature

Se refaire un nom

Profitant de la «liberté grande» offerte par la collection du même nom de Boréal, Alexandre Soublière propose avec La Maison mère un texte hybride où l’essai, le récit autobiographique et le roman d’anticipation se rencontrent sans prévenir. L’auteur a lui-même quelque chose d’hybride: romancier et publicitaire, fils d’une Franco-Ontarienne et d’un Beauceron, il a passé sa vie au Québec et a écrit son livre à Vancouver en rêvant des États-Unis. La Maison mère est le fruit de son désir d’engager une conversation sur l’identité québécoise.

«On ne peut tout simplement pas avoir de conversation au Québec», écrit Soublière, qui revient à plusieurs reprises sur sa peur d’être perçu comme un nationaliste réactionnaire aux yeux de ses lectrices et de ses lecteurs – progressistes, souverainistes et autres membres d’un milieu culturel dont il regrette le caractère consensuel. La Maison mère est un essai volontairement polémique, écrit par un homme qui se perçoit comme rassembleur et trouble-fête à la fois, ni de gauche ni de droite, ni fédéraliste ni souverainiste: «[M]on rôle n’est pas celui d’un politicien ou d’un sociologue. J’observe ce qui m’entoure, j’émets des hypothèses, je propose des pistes, et c’est aux lecteurs de voir ce qu’ils veulent en faire.» L’auteur a réussi son pari, car son ouvrage a véritablement provoqué une conversation (débats à la radio, à la télé, chroniques dans les journaux, etc.), et cela en raison d’une proposition pour le moins audacieuse, celle de «rebrander» les Québécois en les invitant à revenir à l’appellation «Canadien français». Le livre a lui-même bénéficié d’un bon branding, car c’est sur la base de cette idée forte – qui ne soulève aucun enthousiasme et n’est finalement pas si structurante dans l’ouvrage – que La Maison mère a fait son chemin dans les médias.

L’ouvrage s’ouvre sur le retour à Montréal de Soublière. Il y rencontre Carl Bergeron et Gérard Bouchard pour parler du Québec autour d’un café en prévision de l’écriture de l’essai à venir. Une panne d’électricité plonge soudainement la ville, et sans doute la terre entière, dans le noir. Le texte vire au gore: Bergeron reçoit un pic à glace en plein cœur et Bouchard casse le cou du meurtrier avant de s’écrouler à son tour. La mise en abyme se lit comme une métaphore: Soublière tue symboliquement ses prédécesseurs – deux auteurs «sérieux» qui publient également chez Boréal – pour échapper à leur regard après l’avoir cherché. Soublière se réfugie pour un temps dans «la Maison mère», un appartement rempli de souvenirs. À la fin du récit, famille et amis se retrouvent reclus dans un chalet, loin du monde et protégés par les armes. Le scénario post-apocalyptique met ainsi en scène un retour à l’origine, entre nous; un fantasme d’autoconservation primitif vers lequel on se tourne lorsqu’on doit faire face au chaos. Ces fragments de fiction, qui génèrent plusieurs effets de lecture heureux – en reprenant les éléments de l’essai pour les extrapoler, les déplier dans l’imaginaire –, permettent aussi à l’auteur de ne pas résoudre toutes les questions qu’il pose; ils ont l’effet de faire valoir et de tourner en dérision en même temps l’idéologie survivaliste et l’appel à la mémoire. Nous assistons à un jeu de relance et de permutations qui plaira à certains. Les fragments fictionnels semblent toutefois rendre compte d’un storyboard que l’on n’aurait pas sous les yeux – une ambiance est évoquée sans véritablement opérer, comme si on nous racontait les grandes lignes d’anecdotes dont on ne fait pas partie. En découle un effet de collage qui caractérise aussi les passages réflexifs, lesquels sont remplis de citations pêchées ici et là par Soublière pour appuyer son propos. Ainsi, l’essai rencontre aussi le carnet de lectures.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 324 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!