Critique – Cinéma

Cultiver le vide

Le démantèlement, récit d’un sacrifice inutile.

Dans Le vendeur, Sébastien Pilote explorait le motif de l’homme qui se ment à lui-même et aux autres par excès de zèle, pour gagner sa vie jusqu’à la perdre, victime et complice de la banalité du mal inhérente à la société marchande. Dans le rôle du vendeur, Gilbert Sicotte révèle l’absence de cet homme à lui-même et au réel qui, dès qu’il cesse d’être en représentation, donne l’impression de sombrer dans un vide abyssal. La dialectique du vrai et du faux est encore déterminante dans Le démantèlement, mais de façon plus ambiguë. Ambiguïté créant une énigme peu réjouissante sur l’homme québécois dans son rapport douloureux à la terre, à la famille, à la communauté, au sacré et à la modernité. La place qu’y occupe le vide y est encore immense, survient sournoisement, là où on s’y attend le moins.

Le film a pour décor la réalité agricole qui pousse d’innombrables agriculteurs à la faillite, quand ce n’est pas au suicide, qui incite les enfants à fuir cette terre où ils sont nés, et ceux qui y restent à la misère annoncée. Tous ces scénarios sont évoqués dans le film, mais aucun ne correspond à l’histoire de Gaby Gagnon. Il se fait même absent à cette réalité, comme si elle ne le concernait que de très loin. Tellement absent qu’il paraît insensible à ceux qui la subissent, obnubilé qu’il est par sa chimère, ses deux filles qu’il porte aux nues.

Il n’est pas exagéré de parler de chimère pour qualifier l’amour qu’il porte à ses filles, surtout qu’elles sont très dis­tantes avec lui. Elles n’entretiennent aucune relation entre elles non plus, au grand regret de Gaby, mais on peut aisément comprendre pourquoi: elles ont hérité de son désir profond d’être ailleurs que sur cette terre à élever des agneaux. Tel père, telles filles. Il a lui-même coupé les ponts avec ses frères; les liens familiaux ne prennent pas dans cette famille. Il y a autre chose enfin, un niveau symbolique qui scelle le sort de tous les personnages du film en une tragédie, une fatalité. Ses deux filles sont à l’image de divinités tirant leur modèle d’un Olympe littéraire. Elles peuvent ainsi, c’est du moins ce que souhaite le réalisateur, renforcer leur signification dans le film par références intertextuelles: Marie (Lucie Laurier) du Père Goriot et Frédérique (Sophie Desmarais) du Roi Lear. Comédienne professionnelle, Frédérique répète le rôle de Cordélie, la bonne fille du roi déraisonnable de Shakespeare. Son personnage au théâtre fonctionne comme une mise en abyme de son propre rôle dans l’histoire du film, tout comme celui de Marie (référence implicite), pour qui Gaby opère le démantèlement de sa ferme. Nuance importance cependant: contrairement au Goriot de Balzac, Gaby ne rêve pas d’ascension sociale par fille interposée, Marie apparaissant plutôt comme isolée socialement. Alors de quoi rêve-t-il au juste?

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