Hors dossier

Civilité blanche, colère noire

Nous vivons de l’exploitation minière sur ces terres depuis au moins 50 ans, donc il n’y a aucune raison de nous qualifier d’intrus. Les intrus, ce sont les Blancs qui sont protégés par les forces de police de Tarime. Alors nous allons continuer à nous rendre sur les sites miniers, même si nous devons tous être tués.

— Boniface Magao Mwita, du village de Nyatongo

Ils étaient près de 800, voire peut-être 1500 intrus criminels à avoir pris d’assaut le site de la mine de North Mara, armés de machettes, de pierres et de marteaux. Ce n’était certes pas la première fois que des intrus armés et agressifs envahissaient illégalement le périmètre pour y voler du minerai. Dans cette région très éloignée et sous-développée du nord de la Tanzanie, l’immigration est endémique et la capacité de maintien de l’ordre limitée, ce qui en fait un pôle d’attraction pour le crime organisé et l’un des environnements les plus difficiles au monde où mener des opérations extractives.Mais rarement la minière avait-elle fait face à des incursions de cette ampleur et de ce degré d’organisation.Devant la menace d’une flambée de violence et pour assurer la sécurité de son personnel, elle avait fait dépêcher sur les lieux la police tanzanienne, qui avait tenté de contenir la situation, sous le feu des attaques soutenues des assaillants. Dans la confrontation, un certain nombre d’intrus illégaux avaient été blessés, plusieurs d’entre eux mortellement.

Dans l’impitoyable guerre des narrations qui s’écrit sur le dos de l’Afrique, c’est ainsi que la géante canadienne Barrick Gold et sa filiale African Barrick Gold (aujourd’hui Acacia Mining) allaient relater dans des communiqués et à la presse les événements du 16 mai 2011, ayant coûté la vie à cinq jeunes Tanzaniens et blessé grièvement plusieurs autres.

Les témoignages circonstanciés qui nous parviennent de Tanzanie font le récit d’une autre histoire. Chaque jour, de nombreux habitants s’aventurent sur les terrils et les flancs des fosses de la gigantesque mine à ciel ouvert de North Mara, dans l’espoir d’y grappiller quelques pépites d’or pour pouvoir nourrir leur famille. En échange de pots-de-vin, des agents de sécurité et de police notoirement corrompus autorisent l’accès aux stériles, et parfois même au minerai fraîchement dynamité. Les marchés ainsi conclus restent toutefois précaires et menacent toujours de tourner au vinaigre pour les chercheurs d’or. Depuis l’acquisition de la concession par Barrick Gold en 2006, North Mara est le théâtre répété d’actes d’une extrême violence – viols, passages à tabac, mutilations, meurtres – perpétrés par les forces de sécurité et de police à l’encontre de ceux que la minière décrit comme des «intrus» (intruders), des «illégaux» (illegals). En outre, plusieurs journalistes, militants et représentants politiques engagés dans la dénonciation publique de la société ont rapporté avoir été harcelés, menacés, arrêtés, inculpés sans motif valable et même avoir craint pour leur vie.

Anne-Marie Voisard a été responsable des affaires juridiques des Éditions Écosociété de 2008 à 2013. Dans son récent essai Le droit du plus fort (Écosociété, finaliste au Prix des libraires 2019), elle revient sur les dessous de l’affaire Noir Canada, et analyse les perversions et torsions d’un droit organisant la suspension de la justice.

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