Dossier

L’amour, une tempête

Récit à quatre mains.

C’est lassant de se dire qu’il y en a eu des milliers avant nous qui ont dit la même chose. On se dit qu’il faut y penser autrement, s’accorder, trouver le point médian, renverser l’équation charnelle. Extraire la racine du désir et refuser l’injonction du corps, la peau qui s’impose comme un raccourci sur le chemin de l’amour. Dire non. Pas comme ça. Refaire les gestes, ne plus fermer les yeux ni attendre que ça passe, casser les mots, apprendre à faire sans eux, les mots usés, les mots depuis longtemps bâillonnés, les mots carcans, les lamentations qui n’arrivent que rarement à la cheville de l’amour. Tirer la langue vers nous, à l’endroit sous la peau qui fait flancher les jambes. Trouver les mots les plus simples pour parler du plaisir le plus obscur. Prendre le pouls de celles qui ont fait cent fois le tour de la chair, sans pourtant jamais revenir du grand chelem de l’amour.

Non. Le refus est là, implacable au milieu des vagues. Ne pas montrer comment ça se passe. Avoir envie d’aller ailleurs, loin de l’ennui. Écrire plutôt comment la tempête commence, comment elle insiste. L’impossible du corps. L’infini de l’amour. On parle sans arrêt du temps qu’il fait, de la chronologie qui ne change pas, d’une logique confortable où le début et la fin s’enchaînent, sans trop se prendre les pieds dans les détails. Mais si on demandait à la montre d’attendre? D’étirer chaque seconde pour voir si le temps peut tendre les bras, ralentir chacun de ses mouvements, déplier l’attente en offrant à la peau une syntaxe continue, une grammaire étrangère où l’intermittence serait belle, pleine de mystère, forte d’une étreinte qui s’espère, se donne et se perd dans les eaux dorées de l’oubli. Pour voir si c’est possible d’écrire dans le sens contraire de la chair. De parler d’amour sans avoir le cœur à l’envers.

On se dit qu’il y a autant de chemins qui mènent à Rome que de raisons de ne pas vouloir s’en sortir. Parce que revenir, ce serait apprendre à contourner la tempête. Ce serait s’empêcher de montrer ce qui est compliqué, écrire sans épuiser le sens des mots, sans braver la vanité des larmes. Savoir revenir, ce serait savoir partir au bon moment, quand les sanglots ressemblent à de la colère, à la seconde où c’est encore difficile de deviner si les bras cherchent à serrer plus fort ou à se déprendre. Aimer la tempête, comme le geste d’écrire, ce serait gagner contre l’envie brûlante de se retourner. Ce serait quitter la ville à toute vitesse, mentir sur l’heure du décollage, prier le chauffeur d’accélérer, de traverser l’enceinte où tout aurait pu continuer. Prendre le pari de l’amour, c’est tenir debout dans l’œil de la tempête. Rester dans l’élan du retour. Laisser une chance au temps. Ce serait ne rien vouloir de plus sinon vivre à jamais au cœur d’une lumière évanescente, charmante et hautaine, rieuse et violente, garder en tête l’image d’un visage balayé par les mèches, les lèvres sur des paupières fermées, les doigts aux ongles rongés, les mains comme des poupées russes qui s’enchaînent, qui s’emboîtent et qui multiplient à travers le corps les envies douloureuses de retrouver l’image dans le geste d’écrire l’amour.

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Martine Delvaux est écrivaine et professeure à l’UQAM. Et elle est féministe.

Valérie Lebrun a fait son doctorat sur l’amour dans la littérature des femmes. Elle étudie désormais en droit à l’Université McGill.