Dossier

Vieillolescence

Faire le deuil du corps grandiose.

Le 15 décembre 2018, j’ai dansé Solo 70 pour une dernière fois. Il n’y a pas eu de coup de tonnerre et la terre ne s’est pas arrêtée de tourner. Je m’étais préparé au désarroi et aux larmes. Rien. Une fin de spectacle comme toutes les autres, suivie d’un repas au restaurant où on a tout simplement multiplié les toasts.

Quelques mois plus tard, je prends conscience que le vide et l’absence font leur nid. C’est mon corps qui a demandé d’arrêter. Et je lui ai dit oui. Je ne le regrette pas. Aujourd’hui, il me faut trouver comment composer avec ce corps vieillissant qui ne danse plus, qui ne dansera plus. Par choix et aussi par nécessité. Habitué à la mise à l’épreuve et aux défis, j’ai du mal à m’ajuster, à accepter que mon corps doive se reposer.

J’aurai dansé quarante-cinq ans de ma vie, ce n’est pas rien, c’est peut-être trop. J’aurai dansé beaucoup plus souvent entre cinquante-huit et soixante-dix ans qu’avant. J’aurai dansé plus souvent avec un corps en déclin qu’avec un corps en pleine possession de ses moyens. Vers la fin de la cinquantaine, je me suis dit que le vieillissement était pour les autres, que ça ne m’arriverait pas. Pour le prouver, je me suis engagé dans un projet de fou qui allait consumer six ans de ma vie: Solo 30x30. Le projet le plus ambitieux de ma carrière. Une chorégraphie de trente minutes dansée en extérieur sur la place publique, sans musique, beau temps mauvais temps, pendant trente jours de suite. J’ai dansé ce solo dans quinze villes sur trois continents, pour un total de quatre cent cinquante représentations.

C’est pendant cette tournée menant d’une ville à l’autre, d’un continent à l’autre, que j’ai dû apprendre à protéger sérieusement mon corps-instrument. Je l’ai mis à rude épreuve. Jusque-là, mon corps de danseur n’avait pas été douloureux. J’avais la conviction, pendant cette odyssée, qu’il se réparerait pendant la nuit, en dormant, et que je pourrais tout exiger de lui au quotidien. J’admets maintenant avoir taxé mon corps avec ce projet, mais je n’ai pas de regret. La folie de cette aventure m’aveuglait et les satisfactions artistiques et personnelles étaient si grandes que je n’avais qu’un désir, pousser plus loin, au-delà des limites du corps. Le plus grand bonheur du danseur est de danser. Avec Solo 30x30, je dansais enfin comme je l’avais rêvé. J’ai vécu cette expérience hors du commun avec intensité et témérité. Je n’ai pas vu le temps passer. Le temps, lui, qui me voyait fuir, m’a rattrapé.

Le vieillissement m’a interpellé à la mi-soixantaine. Il s’est glissé sournoisement sous ma peau. Sans préavis, mon corps se rebelle. Il agit comme il l’entend. Il est moins docile. Je prends conscience que j’utilise la rampe de l’escalier pour monter ou descendre, que je cherche des appuis pour m’agenouiller et me relever, que je mesure l’ampleur de la tâche avant de l’entreprendre, que j’ai des douleurs là où je ne les attends pas. J’ai mal et pourtant je ne suis pas malade. Mon corps mutant me rappelle mon corps d’adolescent, mon corps vieillissant devient lentement aussi gauche. Je me dis alors que je suis en pleine crise de vieillolescence, j’ai le sentiment de vivre une adolescence inversée.

Je ne suis pas préparé, je n’ai pas anticipé de tels changements. Je commence à découvrir au quotidien ce que vieillir peut vouloir dire. Il y a des jours où je ne me reconnais plus, je ne trouve pas mes repères, je dois composer avec un corps indocile. Je découvre que vieillir ne s’apprend pas, mais se manifeste au quotidien, et que c’est un processus irréversible. Pour le danseur frondeur que j’ai été et que je suis toujours, c’est très embarrassant.

Vieillir est singulier. On n’apprend pas du vieillissement des autres. C’est une affaire personnelle. C’est dans sa propre chair qu’on en fait l’expérience. Pour danser professionnellement, il faut avoir la forme. J’ai un corps entraîné, formé par et pour la danse de scène. Un entraînement sérieux, soutenu et rigoureux est exigeant et très éprouvant. Je transige avec un corps en mutation qui se devait d’être performant pour répondre aux exigences des spectacles à venir. Mais vient un temps où le corps résiste, cette mise à l’épreuve se fait à son détriment.

J’ai d’abord porté le flambeau du danseur vieillissant avec une certaine candeur. J’étais heureux de me mettre en scène, de me projeter en avant. Tant que la machine allait rondement... Mais quand elle a commencé à se détraquer, garder le rythme est devenu plus difficile. En répétition, je me suis rendu compte que je cherchais constamment des stratégies pour maquiller mes manques, esthétiser les appuis pour me relever, éviter les séquences trop rapides, éviter les sauts... Les répétitions sont devenues de plus en plus ardues. Faire et refaire, encore et encore jusqu’à la perfection, use. Le corps se braque et ne veut plus, pardon, ne peut plus.

J’ai la chance d’écrire pour un corps que je connais bien. Maintenant, je dois lui apprendre à tricher pour répondre aux exigences du spectacle. Je dois donner une impression de force et de contrôle sur scène, pour moi ce n’est pas discutable. En travaillant à mon ultime solo, Solo 70, mon corps est devenu réfractaire à toute idée de performance et de dépassement. Les petits signes de vieillolescence se sont multipliés. En plus de la perte d’énergie et d’endurance, il m’a fallu apprendre à vivre avec des douleurs qui ne se soignent pas. Accepter la perte de vélocité, la perte de souplesse, la perte des extensions, la perte de la finesse des appuis, et bien d’autres pertes, toute une série de déficits avec lesquels on peut difficilement faire des plus.

J’ai l’impression de m’être dépouillé au fil du temps, de chorégraphie en chorégraphie. Le danseur me déserte. Mon corps se déshabite. Je ne crois pas que je trouverais encore du plaisir à chorégraphier mes limites et je n’ai aucun désir de vivre dans la douleur. Les douleurs articulaires et dorsales du matin avant l’entraînement et la répétition, et les douleurs du soir après la journée de travail ou après les spectacles. Et les autres douleurs, les douleurs de l’âme qui viennent avec le doute. Mon corps ne se répare plus pendant la nuit.

Le trac, que j’ai toujours considéré comme un stimulant, devient une torture. Torture qui est directement reliée au fait que je ne fais plus totalement confiance à mon instrument. J’ai de moins en moins d’assurance, je me demande sans cesse si je serai capable de tenir toute l’heure du spectacle. La peur de faillir, de ne pas aller au bout de moi-même en représentation, me taraude, m’habite de manière obsessionnelle et me détruit. Cette souffrance intérieure et insaisissable ne se partage pas, elle ne trouve sa fin que lorsqu’on s’arrête. Je ne parle pas ici du trac qui précède la représentation, une angoisse qui nous rend fébriles et nous pousse en avant. Je parle d’un trac de fond, celui qui fait douter, qui ébranle la confiance et qui brise.

J’ai voulu durer. Pour qui, pourquoi? Je ne crois pas qu’il y ait de réponse à cette question. Pour faire un pied de nez au vieillissement? Pour dire à la mort qu’on ne veut pas d’elle? Peut-être. J’ai la conviction que c’est plus profond que ça. C’est un engagement. C’est une passion. C’est ma vie.

À soixante-dix ans, j’accroche mes muscles de danseur comme on accroche ses patins. Mais j’ai l’intuition que je ne pourrai jamais arrêter de créer, c’est une nécessité. Avec l’expérience, j’en suis venu à mettre la barre très haut, à exiger toujours plus. La question de la pertinence des œuvres m’obsède, surtout aujourd’hui, à l’heure où le monde change à vitesse grand V. Les nouvelles avant-gardes se positionnent toujours en réaction à ce qui a précédé. Mais justement, quand on a été soi-même précurseur, comment aborde-t-on ce renversement? J’ai bousculé et c’est à mon tour de l’être. Les plus jeunes artistes cherchent comme nous avons cherché et ils s’expriment dans le langage de leur temps. Heureusement qu’ils ne savent pas à quel point ils seront bousculés, à leur tour et en leur temps.

J’ai le souvenir de mon corps d’enfant qui, entrant dans l’adolescence, se développe trop vite. J’ai le souvenir de bras trop longs, de jambes trop maigres d’avoir poussé précipitamment, d’un nez trop gros dans un visage glabre, des premiers poils, de la voix qui mue, de pieds trop longs qui s’enfargent partout, de tout un bouleversement affolant, grisant et stimulant. Je me souviens avoir négocié mon nouveau corps, mon corps adulte, au prix de nombreux petits désespoirs, de nombreuses humiliations et de fous rires aussi. J’éprouve un peu les mêmes sensations en entrant lentement dans mon corps de vieux danseur, mon corps sénescent. Tout ce que je souhaite, c’est d’être capable d’en rire, parce qu’il m’est arrivé d’éprouver un sentiment de honte à être vieux et ça, c’est insupportable.

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Paul-André Fortier est danseur et chorégraphe.