Dossier

On ne naît pas vieille, on le devient

Ce regard qui nous pétrifie.

Quant à la femme plus jeune qu’elle fut un jour [...], elle n’est plus qu’un fantôme, une fille spectrale qui s’éloigne et finit par disparaître dans le blizzard.

— Laura Kasischke

Un après-midi de décembre, l’hôpital devant chez moi a été porté disparu dans la tempête pendant que j’écrivais sur une adolescente devenue vieille et que je cherchais un bijou égaré, héritage de ma mère. Je ne dispose pas d’assez de photos pour évaluer ma transformation corporelle au fil du temps. On ne photographiait que dans les évènements importants. On recensait les repas de fêtes, les vacances, les mariages, les baptêmes. À l’adolescence, je fuis comme la peste l’objectif des appareils Instamatic et la lumière bleutée des flashcubes qui font plisser des yeux. J’ai eu plusieurs vies, plusieurs corps, chacun lié à ma condition, enfant, ingénue, jeune femme, mère, mariée rebelle, muse, amoureuse; puis, la confusion des âges s’est emparée de moi. Après ces crises successives de métamorphose, je suis devenue un personnage de fiction, cette fille spectrale dont parle si bien l’Américaine Laura Kasischke dans son roman Un oiseau blanc dans le blizzard. Cette image étrange m’a tout de suite frappée et renvoie à l’art savant de la dérobade. Depuis la disparition de sa mère, Kat rêve toujours d’elle. Le corps de la fugueuse lui apparaît dans une lumière aveuglante et froide, une allégorie, le fil conducteur essentiel de ce roman qui met en parallèle deux âges de la féminité. Alors que Kat devient une adolescente qui découvre sa sexualité, la mère est nécessairement obligée de s’éclipser. Justement, comment penser les limites de cette dérobade de la chair à travers des partis pris esthétiques ou politiques très différents? En général, la représentation en littérature du «vieillir féminin» accentue la tradition qui consiste à déprécier les figures de femmes âgées. Dans le cas de cette romancière et poète prolifique, toutes ses héroïnes se souviennent des adolescentes qu’elles étaient. On mesure cet entre-deux ambigu, ses possibilités qui font que l’on consent à devoir vivre deux existences avec nos contradictions et nos forces qui s’y affrontent, une condamnation à la jeunesse éternelle. La mère de la narratrice refuse d’assumer son rôle d’épouse et de mère. Elle désire l’amoureux de sa fille, se substitue à elle, redevient l’adolescente qu’elle était.

Les femmes se pétrifient ainsi dans le regard de l’autre quand les premiers signes de la vieillesse se manifestent. Dans un épisode de la Bible, la femme de Loth est transformée en statue de sel, punie pour avoir regardé derrière elle. Serait-ce ses autres vies qu’elle voyait défiler alors qu’elle avançait? Il s’agit d’une première mort annoncée contre laquelle des écrivaines, depuis George Sand jusqu’à Annie Ernaux en passant par France Théoret et Nelly Arcan, se sont rebellées. Elles ont écrit pour contrer l’invisibilisation et les fictions dominantes. Comme elles, en écrivant, j’ai refusé de vieillir. Je suis demeurée cette jeune fille spectrale, plutôt gauche, qui détestait son corps et dont la voix était mal assurée. Je lutte contre les trous noirs. Cela pourrait être un roman que je n’écrirai jamais, cela pourrait être l’histoire d’une femme dont je me souviens à peine.

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Carole David détient un doctorat en études françaises. Son œuvre, qui mêle narrativité et poésie, américanité et féminité, a été récompensée par des prix importants. Ses livres ont été traduits en anglais et en italien. Son plus récent recueil de poésie, Comment nous sommes nés, a été publié à l’automne 2018.