Dossier

La chair peut-elle devenir le lieu d’une résistance?

Amas de terminaisons nerveuses, d’os, d’organes et de sentiments; lieu de toutes les sensations, le corps est le terrain d’une lutte constante, un champ façonné par des forces qui le travaillent de l’extérieur comme de l’intérieur. De l’extérieur, la société s’empare du corps en pleine forme pour le pétrir à son image. Il est rompu aux exigences du travail salarié, qui le discipline et lui inflige toutes sortes de douleurs. On emploie sa force, en en faisant ainsi le bras armé d’un système économique qui se reproduit sur son dos. Le corps est en ce sens le lieu premier de l’exploitation capitaliste.

S’il est anachronique d’illustrer cela en recourant à l’image de l’ouvrier prostré sur sa chaîne de montage, il faut aujourd’hui considérer la puissance normative du discours sur le bien-être, le culte d’un corps beau et sain pour l’entrevoir. On nous encourage agressivement à investir temps et argent dans l’entretien du corps, à le nourrir d’huile et de thé, à le traîner au yoga, à le faire courir. On nous incite à sculpter notre corps, à le raffermir pour qu’il demeure sexuellement désirable, performant et agréable à l’œil informé des nouvelles tendances. Nous alimentons l’idée qu’il suffit de faire les bons choix pour maîtriser et perfectionner le corps, ramenant sans cesse l’individu à sa responsabilité individuelle, éclipsant au passage toutes les formes d’exploitation qui le grèvent et contraignent la volonté du sujet. Le corps navigue tant bien que mal dans ce monde qui le fragilise sans cesse, et qui le gave, jour après jour, de honte et de pesticides, de sucre et de violences, le soumettant à une pression qui se mesure à notre degré d’aliénation.

Notre époque semble obsédée par les états de la chair, qu’elle juge et évalue sans cesse. Le corps est à la fois l’objet d’un culte et d’une détestation; il faut quantifier sa performance ou ses limites, viser son amélioration continue. On accepte sans trop broncher une pénible entreprise d’uniformisation des corps et des pratiques qui le conditionnent, à un point tel que notre définition étroite de l’esthétique des corps se confond avec une appréciation morale. On peut aussi se demander si le corps est aujourd’hui autre chose qu’un moyen d’afficher sa réussite ou, inversement, un baromètre de l’échec. Et il va sans dire que quiconque tente d’échapper à cette entreprise d’uniformisation et d’évaluation s’expose à diverses sanctions, à commencer par l’exclusion.

Nous n’avons jamais aussi bien compris la mécanique du corps, mais paradoxalement, nous nous trouvons dépourvus lorsque, tout naturellement, celui-ci ne peut plus être mis à l’ouvrage, qu’il vieillit, qu’il se débat contre une maladie chronique ou incurable, lorsqu’il perd son énergie. Cela nous gêne, nous effraie. Le défaut du corps confine à l’invisibilité, à la précarité, au rejet. Nos conditions de vie demeurent intimement liées à la «valeur» du corps, c’est-à-dire à son potentiel brut. Mais le vieux, le malade, celui qui dévie de la norme, des attentes incorporées, est-il moins digne d’amour et de justice, moins digne du regard de l’autre, de sa considération?

Devant ce sombre scénario, il ne faudrait cependant pas oublier que le corps, précisément parce qu’il est fini et faillible, peut constituer un lieu de résistance. Le corps, malgré la lutte qu’on lui livre, demeure le siège de la sensibilité humaine, de la créativité, des passions. Il donne à voir la beauté de l’inaltérable passage du temps. Alors que le rythme de la vie sociale, arrimé à la production, s’accélère sans cesse, le corps, lui, suit sa propre temporalité. Son tempo est indifférent à la volonté comme aux exigences extérieures; il finit toujours par échapper à notre contrôle. Il interfère ainsi dans la vie de l’esprit, nous déjoue et reprend ses droits. En cela, il émet un contre-rythme et nous force à ralentir (dans la vieillesse, la maladie, la maternité...). Quiconque a déjà traversé un deuil ou un épisode de convalescence sait qu’on ne peut forcer le corps à guérir, et que tout affect a dans la chair des racines profondes. La chair, qu’on se plaît à croire faible, facilement emportée par le désir, et qu’on tente constamment de subordonner à la raison, impose ses états, ses besoins et ses malaises; sa vérité, inexorablement, surgit. La chair est triste, hélas! s’exclamait Mallarmé.

Ce dossier, un peu plus littéraire, apparaîtra peut-être «vieux jeu» à celles et ceux qui s’intéressent aux technologies d’amélioration du corps, soit pour augmenter ses capacités ou en contrer la détérioration. L’exigence de «tolérer» un corps non fonctionnel, dont il faudrait s’accommoder des faiblesses comme des défectuosités, apparaît presque absurde devant les catalogues de puces et de prothèses qui sont déjà accessibles et commercialisées. Mais pourquoi veut-on à ce point rénover nos corps, si ce n’est pour apaiser un malaise profond par rapport à leurs limites? Peut-être espère-t-on ainsi se libérer de la souffrance et, ultimement, de la mort, imposant, une fois pour toutes, notre volonté?

Mais alors, comment éviter qu’un tel projet soit colonisé par le marché et ses excès? Est-ce même possible, ou cet idéal est-il indissociable des délires expansionnistes, dits «transhumanistes», du capitalisme néolibéral? Les technologies de perfectionnement du corps peuvent-elles porter un projet d’émancipation, ou sont-elles destinées à nous asservir, à étendre perpétuellement le domaine de l’exploitation?

S’il n’est pas spécifiquement question de cela dans les pages qui suivent, les questions soulevées par nos collaboratrices et collaborateurs pointent toutes dans cette direction: comment «porter» son corps librement et joyeusement, sans se laisser déterminer par sa contingence ni le soumettre à une coercition héritée de notre système économique?

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 324 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!