Les amitiés radicales

Depuis quelques années, les notions de polyamour et de couple ouvert semblent plus que jamais au goût du jour. À la librairie où je travaille, on vend toutes les semaines, à de jeunes couples comme à des célibataires, plusieurs exemplaires des fameuses Luttes fécondes de Catherine Dorion. Malgré certains passages rafraîchissants et quelques formules bien tournées, cet essai paru il y a deux ans chez Atelier 10 ne m’a pas conquise, mais sa thèse générale comporte une critique intéressante. Le désir sexuel et amoureux, à l’instar des élans de contestation politique, est freiné lorsqu’on cherche à l’encadrer dans des structures trop restrictives. Le couple monogame, tout comme les grandes organisations politiques, est une institution qui limite les rencontres et les actions spontanées. The Ethical Slut, de Dossie Easton et Janet Hardy, grand classique de la littérature sur le polyamour, dont la première édition date de 1997, connaît aussi un surprenant regain d’intérêt depuis les dernières années. Il serait sans doute exagéré d’affirmer que le polyamour est devenu consensuel – le jour où des gens pourront parler de leur couple ouvert dans leurs soupers de famille sans craindre de créer un émoi n’est certainement pas arrivé –, mais la popularité grandissante de ce type de textes laisse croire que la remise en question de l’impératif de la monogamie est de moins en moins marginale.

Si ces réflexions paraissent à la mode, elles sont menées depuis longtemps dans certains milieux queer, féministes et d’autres communautés identitaires plus marginales, qui associent ces manières non exclusives d’aimer moins à des préférences sexuelles qu’à une contestation de la monogamie comme système. Cela implique de considérer l’amour total et exclusif non plus comme un penchant naturel, mais bien comme une construction sociale, une tradition culturelle sur laquelle reposent les définitions légales de la cellule familiale ainsi que tout un modèle économique qui favorise la co-dépendance des conjoints. S’affirmer comme non-monogame, dans cette optique, ne signifie pas seulement «vouloir plus de sexe»; cela équivaut aussi – surtout – à refuser le rêve du ménage idéal et autosuffisant, de la maison unifamiliale et de la minifourgonnette remplies de bambins. Je ne suis pas certaine que tous les partenaires qui cherchent à «changer les paramètres de leur couple» sont portés par cette profonde volonté de subversion. Au contraire, je me demande souvent si cette «ouverture» ne sert pas, finalement, à sauver l’unité dont les critiques radicales de la conjugalité traditionnelle cherchent tant à se défaire. La récente série télévisée britannique Wanderlust met bien en scène cette sorte de dynamique circulaire. Elle présente deux quinquagénaires qui, après avoir mené ensemble une vie familiale rangée pendant plus de vingt ans, réalisent que la passion charnelle qui les animait jadis a graduellement disparu. Refusant de voir cet écueil les séparer, animés par un désir sincère de rester ensemble, ils s’autorisent à entretenir de nouvelles fréquentations chacun de leur côté. Ils se décrivent leurs escapades respectives, des repas jusqu’aux caresses échangées avec leurs nouveaux partenaires, et une sorte de magie opère alors: le désir qui s’était éteint est ravivé et ils recommencent à s’envoyer en l’air sur la banquette arrière de leur voiture comme dans leurs jeunes années. Il y a peut-être autant de raisons d’ouvrir son couple que de personnes qui s’aventurent dans cette avenue, mais ce type de scénario, qui me paraît récurrent, où le libertinage est employé comme un baume sur l’usure affective et les tensions non résolues, permet de penser que l’hégémonie du couple ne s’achève pas nécessairement avec la fin de l’exclusivité. Il laisse croire, aussi, qu’il faut peut-être envisager cet ébranlement des conventions que promet le polyamour sous d’autres angles, lui trouver d’autres visages.


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